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Ce que les soldats israéliens ne racontent jamais à leur mère…

Gideon Levy

Ils se rassemblèrent dans une ruelle étroite, par une froide nuit sans lune. Ils étaient tendus. Le hurlement d’un chacal, dans le lointain, brisa le silence. Pour certains d’entre eux, c’était leur première mission opérationnelle. Ils en avaient toujours rêvé, et il s’étaient longuement entraînés. L’adrénaline affluait, exactement comme ils aimaient. C’est pour cela qu’ils s’étaient engagés.

Avant de passer à l’action, ils envoyèrent un message à leurs parents pour leur dire de ne pas s’inquiéter, que tout irait bien. Quand l’aube arriva, et qu’ils étaient revenus en toute sécurité à leur base, ils envoyèrent un nouveau message. Leurs mères ne leur posèrent pas de questions sur ce qu’ils avaient fait, et ils ne leur en parlèrent pas. C’est toujours comme ça. Leurs parents sont fiers d’eux : ce sont des combattants.

Tandis qu’ils se rassemblaient avant de partir, leurs chefs avaient vérifié leur équipement et les munitions, et leur avaient transmis les dernières consignes. L’officier de renseignement leur parla des deux hommes qu’ils recherchaient, et qui devaient être arrêtés à tout prix. Ensuite, le groupe de trente soldats sortit dans la nuit. Ils gravirent la colline à pied.

Ils atteignirent leur cible peu après minuit. Le village était profondément endormi, la lueur orange de l’éclairage de sécurité de l’implantation [1] située de l’autre côté de la route dansait dans le lointain. Et l’ordre fusa : à l’attaque !

Ils frappèrent à la porte à l’arrière de la maison, et la secouèrent jusqu’à ce qu’elle soit pratiquement arrachée de ses charnières. Une faible lueur provenait de l’étage supérieur, et un homme descendit en pyjama, à moitié endormi, pour ouvrir la grille métallique.

Aucun d’entre eux ne se demanda ce qu’il fichait là. Cela viendra peut-être quand ils auront encore un peu grandi.  Les quatre premiers entrèrent en brandissant leur fusil mitrailleur. Des masques noirs couvraient leur visage, seuls leurs yeux étaient visibles. Ils repoussèrent en arrière le Palestinien choqué, qui essayait de leur expliquer que les enfants dormaient et qu’il ne voulait pas qu’en se réveillant ils aperçoivent des soldats masqués penchés au-dessus de leur lit.

Les soldats voulaient Tariq. Et aussi Maliq. Ils ordonnèrent au Palestinien de les leur amener. Tous deux dormaient dans une pièce où tout était bleu, y compris les draps. Les soldats les réveillèrent en hurlant. Les deux personnes recherchées s’éveillèrent en panique.

Les soldats leur ordonnèrent de se lever. Ensuite, ils leur agrippèrent les bras et les poussèrent dans deux pièces séparées, où ils les enfermèrent. D’autres soldats firent irruption dans la maison, dont tous les habitants étaient maintenant éveillés. Mahmoud, six ans, se mit à crier : “Papa, papa,…”.

Les soldats donnèrent un avertis­sement aux deux personnes pour lesquel­les ils étaient venus : qu’ils ne s’avisent plus de participer à une quelconque manifestation. “La prochaine fois, on te tire dessus ou on t’arrête”, ont-ils dit à Maliq. Il est resté enfermé environ 40 minutes, après quoi les soldats sont partis. En sortant, ils ont balancé des grenades incapacitantes dans les jardins des maisons devant lesquelles ils passaient. La cerise sur le gâteau.

Tout ceci s’est produit il y a une dizaine de jours à Kafr Qaddum. Et tout ceci se passe chaque nuit, un peu partout en Cisjordanie [occupée].

Les deux personnes recherchées étaient respectivement âgées de 11 et de 13 ans. Depuis, Tariq n’a pas prononcé un mot, et Maliq arbore un sourire timide. Depuis cette nuit, ils ne peuvent plus dormir que dans le lit de leurs parents. Mahmoud a commencé à faire pipi au lit.

«Force de Défense d’Israël» : protéger Israël contre les petites filles depuis 1948

Les soldats étaient venus en force, au plus profond de la nuit juste pour les intimider, et aussi pour montrer qui est le maître.

Le porte-parole de l’armée israélienne n’a eu aucune honte à déclarer que “les soldats ont discuté avec les jeunes qui avaient pris part régulièrement aux manifestations à Qaddum”. Voilà ce que font les soldats de “l’armée de défense d’Israël” : avoir des conversations d’intimidation au milieu de la nuit avec des enfants. C’est pour cela qu’ils ont rejoint l’armée. C’est de cela qu’ils sont fiers.

Kafr Qaddum, il est bon de le noter, est un endroit qui mérite le respect. Il y a cinq ans maintenant que Kafr Qaddum se bat pour la réouverture de sa route d’accès, qui a été bloquée [par l’occupant] en raison de la présence de la colonie de Kedumim. La colonie s’est développée juste au bord de la route, qui a donc été fermée.

Vendredi dernier, Amos Harel [expert en affaires militaires du quotidien Haaretz – NDLR] a fait état d’un important déclin du nombre de jeunes gens issus de familles aisées qui veulent servir dans des unités combat­tantes. La police des frontières est maintenant l’unité la plus recherchée et ses portes sont prises d’assaut par les couches les plus faibles de la société, qu’Israël excite cyniquement contre les Palestiniens, de sorte que tous veulent être le Sergent Elor Azaria.

Peut-être est-ce une bonne chose si les fils de bonne famille abandonnent le service dans les territoires occupés. Ou peut-être est-ce mauvais, parce qu’ils abandonnent la place à d’autres. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement aucune unité combattante dans les FDI [l’armée d’occupation – NDLR] qui ne soit pas impliquée dans la réalisation de missions aussi méprisables que l’opération de Kafr Qaddum.

Ce vendredi, ou le suivant, Tariq et Maliq retourneront manifester sur la route, et peut-être lanceront-ils des pierres. Ils n’oublieront pas de si tôt la terreur qu’ils ont ressentie cette nuit-là, cette terreur forgera leur conscience.

Et les soldats ? Ils continueront à être des héros, à leurs propres yeux et à ceux de leur peuple.

Gideon Levy           

Principale cause de mortalité parmi
les soldats israéliens en 2016 : le suicide

Plus d’un tiers des soldats israéliens qui sont morts en service au cours de l’année 2016 se sont suicidés, selon le service du personnel de l’armée. C’est ce que rapportait Haaretz il y a quelques jours.

Au total, 41 soldats israéliens sont morts en service l’an dernier (quoique les causes soient parfois sans rapport avec l’armée), dont 15 se sont suicidés, et c’est la principale cause de décès parmi les militaires israéliens.

Le nombre de suicides n’a guère évolué par rapport aux deux années précédentes, et officiellement pour ce qui est de 2016 l’armée parle de “suspicion de suicide” car les enquêtes ne sont pas closes.

Selon un officier supérieur du service du personnel de l’armée, cité par Haaretz, un des suicides concernait un soldat de carrière d’origine éthiopienne. En 2015, ils avaient été trois.

La plupart des suicides durant l’année 2016 concernaient des soldats effectuant leur service militaire obligatoire, et en général il avaient déjà effectué environ la moitié de leur service. Tous étaient de sexe masculins, et pour la plupart ils appartenaient à des unités “de l’avant” mais pas nécessairement des unités combattantes, a précisé l’officier.


Cet article est paru le 15 janvier dans Haaretz. Traduction : Luc Delval

[1] la colonie juive – NDLR

Gideon Levy, “le journaliste le plus haï d’Israël”, est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du quotidien Haaretz.
Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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