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Ce que le boycott économique d’Israël peut permettre de réaliser

Nada Elia

Dans une récente contribution publiée sur +972 Magazine, Yonathan Mizrachi affirme que le boycott économique d’Israël est voué à l’échec, et entreprend d’analyser les raisons pour lesquelles il en est ainsi selon lui. Établissant une comparaison entre l’Afrique du Sud de l’ère de l’apartheid et l’Israël contemporain (qu’il faudra bien un jour désigner par “l’Israël de l’ère de l’apartheid”), l’auteur explique que les pays occidentaux industrialisés des années 1990 (durant la période du boycott visant l’Afrique du Sud) représentaient 62% de l’économie mondiale, mais que ce pourcentage a aujourd’hui dégringolé à 38,8%, et que par conséquent “économiquement parlant, un boycott par les pays occidentaux serait moins efficace aujourd’hui que par le passé”.

Des pêcheurs palestiniens manifestent pour réclamer le boycott des produits agricoles israéliens (2014)

Des pêcheurs palestiniens manifestent pour réclamer le boycott des produits agricoles israéliens (2014) Photo Ashraf Amra

Les mots essentiels dans l’expression utilisée par Mizrachi sont “économiquement parlant”. Et, de ce point de vue, beaucoup de ceux qui organisent BDS sont du même avis que lui. La plupart d’entre nous sont pleinement conscients que nous pouvons boycotter chaque produit de consommation dans chacun des magasins des États-Unis sans que cela égratigne l’économie israélienne. Et si jamais cela causait un dommage significatif, il est probable que les États-Unis augmenteraient tout simplement encore un peu plus leur aide à Israël.

Et pourtant, la campagne BDS rencontre un tel succès qu’Israël l’a désigné comme “une menace existentielle”, et consacre du temps, de l’énergie et de l’argent pour tenter de la contrer. Rien qu’au cours de l’année écoulée, Israël a organisé une conférence anti-BDS aux Nations-Unies, une autre en Israël même, et le groupe pro-israélien StandWithUs a organisé une conférence à Los Angeles sur les moyens de “combattre le mouvement de boycott contre Israël”.

Une des sessions de cette conférence était consacrée particulièrement à “la piste de l’argent”, et le Président de l’organisation “NGO Monitor”, un “chien de garde” israélien qui met les ONG sous surveillance, a expliqué que les organisateurs cherchaient à “découvrir tout simplement qui finance les différents groupes derrière le mouvement BDS”.

Ceci est plutôt cocasse, si on considère que l’organisation de BDS repose entièrement sur des volontaires, et que boycotter un produit ne coûte pas un centime. Qui plus est, les droits d’inscription à la conférence de StandWithUs allaient de 1.000 dollars pour les VIP à 150 $ pour les étudiants, de sorte qu’on peut affirmer que la participation n’y était guère abordable pour des étudiants ne laissant aucune “piste de l’argent” derrière eux,  surtout si on se souvient que des journalistes d’investigation ont démontré que des organisations sionistes paient des étudiants pour troller les organisateurs d’actions BDS, les enseignants et les étudiants. En outre, aucun des fin limiers sionistes n’est jamais parvenu, et pour cause, à mettre en évidence un quelconque inavouable “financement des différents groupes BDS”.

En dehors d’Israël, des politiciens de différents pays occidentaux introduisent des législations anti-BDS, pour répondre aux vœux de leurs amis sionistes. La France a été jusqu’à appréhender des militants pour le seul fait d’avoir porté un T-shirt pro-BDS. Le nouveau premier ministre du Canada, Justin Trudeau, alors que sa politique extérieure rompt significativement sur bien des points avec celle de ses prédécesseurs (fin des bombardements sur la Syrie, levée des sanctions contre l’Iran,…), s’est aligné sur la condamnation de BDS qu’avait édictée son devancier ultra-conservateur et sioniste Stephen Harper.

Et aux États-Unis, au moment où ces lignes sont écrites, 21 États ont introduit une législation anti-BDS, qui viole ouvertement une des valeurs étatsuniennes les plus fondamentales, à savoir la liberté d’expression.

Clairement, BDS, avec son appel à un boycott économique d’Israël, est un mouvement avec lequel il faut compter. Néanmoins, son impact grandissant n’est pas et ne peut pas être l’étranglement d’Israël. Et ce n’est d’ailleurs ni son unique ni son principal objectif.

Au lieu de cela, BDS cherche à mettre à mal la narration qui présente Israël comme la victime des Palestiniens, et permet à chaque personne d’agir personnellement pour manifester son opposition contre l’oppression du peuple palestinien exercée par Israël depuis des décennies. Et cela, BDS y réussit très bien.

Chaque fois que nous expliquons BDS, à qui que ce soit – lors d’ateliers présentés lors de conférences progressistes, durant des discussions qui précèdent l’adoption de résolutions en faveur du désinvestissement,… – nous expliquons (et cela s’avère convaincant, si on en juge par les résultats) qu’Israël est une puissance occupante qui viole le droit international et les droits humains d’un peuple indigène occupé. En d’autres termes, si le boycott économique, culturel et académique vise à isoler Israël, plus que toute autre chose il cherche à montrer que l’empereur est nu. Qu’Israël n’est pas une démocratie. Qu’Israël n’est pas le phare de la liberté dans une région en proie aux ténèbres qu’il proclame être.

Et, en effet, il est très significatif que quand Israël tente de démontrer qu’il « vaut mieux que” certains autres, il se compare aux pays qui figurent parmi ceux où les droits humains  et les droits civils sont les plus massivement violés, et jamais au groupe de pays auxquels il voudrait être associé. Révéler cela est ce que les sionistes considèrent comme des tentatives pour “délégitimer” et “diaboliser” Israël.

En fin de compte, les buts de BDS ne sont même pas radicaux. Après tout, l’occupation est illégale, le “mur de séparation” est illégal et les réfugiés palestiniens ont le droit au retour – un droit légal [1] et non un “privilège” qui serait accordé ou non selon le bon plaisir d’un occupant. Exercer une pression sur un pays pour qu’il se conforme au droit international n’est pas une tentative d’appeler à sa destruction, quoi que puissent en dire les sionistes.

De même, insister pour qu’un pays qui proclame être une démocratie et s’en vante traite tous ses citoyens de manière égale ce n’est rien de plus que demander à ce pays de faire preuve de cohérence avec ses propres principes.

Déjà, la puissance de BDS a été prouvée de multiples fois, et Israël a été mis sur la défensive. BDS a même poussé des politiciens israéliens et des propagandistes pro-israéliens à admettre que, en fin de compte oui, c’est un état d’apartheid (ou qui évolue vers l’apartheid), et que oui, il s’agit d’un pays où – pour reprendre les termes de l’ancien président de la Cour Suprême Asher Grunis, “les droits de l’homme ne sont pas une ordonnance pour un suicide national”.

Le titre complet de l’article de Mizrachi était “Pourquoi un boycott économique d’Israël ne peut pas réussir, et pourquoi il pourrait même faire obstacle à une solution politique”. Il vaut la peine de se pencher sur le sous-titre afin de comprendre dans quelle perspective l’auteur se place. S’agit-il d’un autre de ces “sionistes libéraux”, qui comprend que le critique d’Israël est “justifiée”, pour utiliser ses propres mots, et reste attaché à l’idée que la coopération, le dialogue, des initiatives conjointes, constituent une “solution politique” ?

Il parle de deux camps, qui chacun de son côté s’installerait dans une certaine forme de victimisation, sans se rendre compte qu’avec BDS il ne s’agit pas deux deux camps qui chercheraient à arriver à un accord, mais il s’agit de faire prendre conscience de la réalité de la situation par le reste du monde, et d’agir de telle manière qu’il ne le tolère plus.

Toutes les “solutions” proposées avant BDS s’articulaient sur l’idée qu’en effet les “deux camps” étaient victimisées, sans tenir aucun compte du fait qu’alors qu’un mélange de culpabilité et de victimisation résultant de l’antisémitisme européen a permis la fondation d’Israël, les Palestiniens pour leur part n’étaient en rien coupables. Dans l’équation Palestine/Israël il y a, au sens le plus strict, un oppresseur et un opprimé, un occupant et un occupé, une nation – Israël – qui viole les droits humains fondamentaux de l’autre, sans qu’il y ait aucune forme de réciprocité.

Tout comme il n’existe rien de tel qu’un “racisme inversé” ou un “sexisme inversé”, il n’y a rien de tel qu’une “occupation inversée”. Israël défend sa suprématie ethno-religieuse, et son occupation illégale, les Palestiniens résistent à leur dépossession et la privation de leurs droits.

Mizrachi proclame que “en dépit de la colère et de la critique justifiée envers Israël, le boycott économique est voué à l’échec”. Pourtant, très clairement, le débat lancé par BDS, lorsque nous expliquons les raisons d’appeler à un boycott économique, culturel et académique, représente la menace réelle pour le sionisme, et il atteint son but même s’il n’y a guère d’impact économique sur Israël

BDS ne mettra jamais Israël en faillite économique, et cela n’est pas nécessaire pour atteindre ses objectifs : faire apparaître eux yeux de tous que l’empereur est nu, et mettre les personnes éprises de justice en position de prendre leurs distances vis-à-vis d’un État-voyou hyper-militarisé et violent jusqu’à ce qu’il cesse de violer le droit international et les droits humains d’un peuple opprimé.

About Nada Elia             


elia_200x162Nada Elia est une universitaire et militante palestinienne vivant aux États-Unis, organisatrice d’initiatives citoyennes. Elle achève actuellement la rédaction d’un livre consacré au militantisme dans la diaspora palestinienne.

Cet article a été publié sur le site Mondoweiss le 26 juillet 2016.
Traduction : Luc Delval

 

[1] le droit au retour des Palestiniens chassés de chez eux par Israël leur a été reconnu par l’ONU dans de multiples résolutions, jamais mises en œuvre concrètement.

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