Dans l'actu

Bob Dylan, Prix Nobel de Littérature : le prix du renoncement et de l’allégeance à Israël

Michael F. Brown

L’attribution du Prix Nobel de Littérature à Bob Dylan a suscité la polémique. Même certains critiques qui saluent l’éclat de son talent musical ont relevé que récompenser un musicien était un choix revenant à élargir par trop spectaculairement la définition de la littérature. Ce que peu contestent c’est que sa musique a inspiré des millions de gens lorsque les mouvements anti-guerre et pour les droits civils battaient son plein.

L’artiste a pourtant une facette à la fois moins plaisante et moins connue, particulièrement en ce qui concerne Israël, Meir Kahane et la “Ligue de Défense Juive”.

En 1983, dans le New York Times, Stephen Holden a décrit l’album de Dylan intitulé “Infidel” comme “une inquiétante semi-guérison artistique d’une légende du rock qui semblait ces dernières années pour avoir perdu sa capacité à engager le Zeitgeist”.

Le concert de Bob Dylan à Tel Aviv en 2011

Holden affirmait que “une tonalité rhétorique hurlante et piétinante se dégage des deux chansons plus particulièrement politiques, ‘Neighborhood Bully’ (‘Le caïd du quartier’ – NDT), une défense véhémente d’Israël, et ‘Union Sundown’ (‘Le crépuscule des syndicats’ – NDT), une mise en accusation des syndicats de travailleurs étatsuniens en forme de gospel-blues”.

Les paroles évoquent un cinglé en colère qui balance des coups de poing dans toutes les directions en espérant qu’il y en a un qui touchera”, ajoutait Holden. “Avec ses paroles d’intro qui répètent à la manière d’un perroquet la propagande habituelle d’Israël, à l’abri de tout reproche, perpétuelle victime de la violence des Arabes, ‘Neighborhood Bully’ a été publiée juste un an après l’invasion du Liban par Israël, causant la perte de milliers de vies [les paroles originales à gauche, une traduction à droite – NDT] :

Well, the neighborhood bully, he’s just one man
His enemies say he’s on their land
They got him outnumbered about a million to one
He got no place to escape to, no place to run
He’s the neighborhood bully

Et bien, le caïd du quartier, ce n’est qu’un homme seul
Ses ennemis disent qu’il est sur leur territoire
Ils sont un million de fois plus nombreux
Il n’a aucun endroit où s’enfuir, aucun lieu où se réfugier
Il est le caïd du quartier

L’invasion du Liban fut une guerre calamiteuse, qui suscita une vive opposition même en Israël, où on l’a souvent comparée au bourbier dans lequel les États-Unis s’étaient enlisés au Vietnam. Et pourtant Dylan a chanté ces paroles pour exonérer Israël de toute faute, même après que le monde ait été témoin des horribles massacres de réfugiés palestiniens dans les camps libanais de Sabra et de Chatila, commis par une milice alliée à Israël durant l’occupation de Beyrouth.

Ces paroles de Dylan résonnent comme un prélude au nationalisme raciste incarné aujourd’hui sur la scène politique israélienne par Benjamin Netanyahou, Avigdor Lieberman et Naftali Bennett.

Qui plus est, Dylan trahit son ignorance de l’énorme soutien apporté par le gouvernement des États-Unis à Israël, particulièrement sous forme d’aide militaire massive qu’avait consentie l’administration du Président Jimmy Carter peu avant la sortie de l’album. Ce financement se poursuit jusqu’à aujourd’hui avec l’aide militaire d’un niveau jamais égalé de 38 milliards de dollars sur 10 ans que vient de négocier l’administration Obama [1].

Et pourtant, Dylan chante [les paroles originales à gauche, une traduction à droite – NDT] :

He got no allies to really speak of
What he gets he must pay for, he don’t get it out of love
He buys obsolete weapons and he won’t be denied
Il n’a aucun allié avec qui vraiment parler
Ce qu’il obtient il lui faut le payer, il ne l’obtient pas par amour
Il achète des armes dépassées et on ne les lui refusera pas

Kahane

Le principe de l’égalité des droits soutenu par Dylan aux États-Unis semble ne pas trouver à s’appliquer dans sa vision politique en ce qui concerne Israël et ses voisins.

Le défi de Dylan face au pouvoir aux États-Unis ses mué en une adhésion au militantisme pro-Israël en raison de sa vision biaisée de la réalité, que peut-être il a acquise au contact de Meir Kahane, fondateur de la “Ligue de Défense Juive” (LDJ – version étatsunienne, ainsi que dans la suite du texte – NDT) et plus tard du parti raciste Kach, en Israël.

La relation de Dylan avec Kahane et la LDJ n’est pas entièrement claire, mais elle a été explorée par Anthony Scaduto dans les colonnes du New York Times en 1971. “L’intérêt de Dylan pour Israël et le judaïsme l’a conduit, il y a plus d’un an, à nouer une relation inattendue avec le rabbin Meir Kahane et la Ligue de Défense Juive”, écrivait Scaduto. Le chanteur aurait assisté à plusieurs meetings de la LDJ et donné de l’argent à l’organisation.

Scaduto ajoutait déjà en 1971 que “l’enthousiasme de Dylan pour l’organisation militante juive a provoqué la colère de certains mouvements radicaux”. Au moment où Scaduto précisait cela, on se trouvait quatre ans à peine après le début de l’occupation de la Cisjordanie, de la Bande de Gaza, du Golan syrien, et du Sinai égyptien : “Aux yeux de beaucoup de jeunes radicaux, y compris de jeunes juifs, Israël n’est rien d’autre qu’un de ces États fascistes qui agissent pour le compte d’un gouvernement des États-Unis lui-même fasciste, et le fervent soutien de Dylan à Israël, et ses contacts très médiatisés avec la LDJ, ne sont pour eux que la preuve qu’il s’est vendu à la politique de droite qu’il condamnait

Le rejet de la lutte des Palestiniens

Les distances prises par Dylan vis-à-vis du mouvement anti-guerre au cours des 45 années qui suivirent – et sa claire adhésion à l’invasion du Liban – font de que c’est sans surprise qu’on a acté son rejet de l’appel pour qu’il n’aille pas se produire en Israël que lui avait lancé le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) en 2011.

Le droit au retour des réfugiés, la fin de l’occupation et l’égalité des droits pour tous les Palestiniens – les éléments essentiels des revendications portées par BDS – n’ont pas fait écho chez l’homme qui a écrit “Neighborhood Bully”.

Paradoxalement, Dylan et Roger Waters (des Pink Floyds) se sont produits l’un et l’autre au “Desert Trip musical festival” il y a peu. Aujourd’hui, pourtant, c’est Waters – qui soutient BDS et “Les vies noires comptent”, qui attaque durement le racisme de Donald Trump, et qui aime et soutient le mouvement “Derriba el muro” (“A bas le mur” en Espagnol) [contre l’érection d’un mur entre le Mexique et les USA – NdT ]  – qui est politiquement pertinent

Devant un public de plusieurs dizaines de milliers de festivaliers à Indio, en Californie, Roger Waters a dédié un de ses morceaux aux étudiants qui luttent pour la justice en Palestine :

Waters et Dylan [2] ont l’un et l’autre plus de 70 ans. Chez le premier, la volonté de s’impliquer dans les luttes urgentes de l’époque en faveur de la liberté et de l’égalité n’a fait que se renforcer au cours des 50 dernières années. Le second a abandonné ses engagements politiques vitaux, et il a été récompensé d’un Nobel.

Aujourd’hui, Dylan n’est plus celui qui personnifie l’esprit d’un de ses meilleurs textes de chanson :

Yes, and how many years can some people exist
Before they’re allowed to be free?


Cet article de Michael F. Brown a été publié par Electronic Intifada sous le titre “Bob Dylan’s embrace of Israel’s war crimes
Traduction : Luc Delval

[1] l’aide militaire états-unienne n’est pas seulement quantitative mais aussi qualitative : Washington s’est engagé à toujours assurer à Israël une suprématie technologique, et ne vend jamais ses armements les plus sophistiqués à d’autres parmi ses alliés qui, de manière tout-à-fait hypothétique, pourraient un jour affronter l’armée israélienne (comme par exemple l’Arabie Saoudite). Ceux-ci doivent se contenter d’acheter des armes légèrement moins performantes, et paient ce qu’Israël se voit offrir aux frais des contribuables étatsuniens. – NDLR
[2] Bob Dylan, de son vrai nom Robert Allen Zimmerman, est né le 24 mai 1941 dans le Minnessota. Ses grands-parents, Juifs originaires d’Europe de l’Est, avaient fui les pogroms antisémites s’étaient établis dans cet État au début du siècle. – NDLR

Print Friendly, PDF & Email