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BHL est pour la protection des enfants de Gaza contre les bombes, mais pas trop quand même…

Luc Delval

Bernard-Henri Levy, dit “BHL”, philosophe pour plateaux télé et propagandiste sioniste bien connu a été interviewé par Mehdi Hasan pour la chaine Al Jazeera. On est loin de la complaisance avec laquelle les journalistes français traitent ordinairement BHL, qui est aussi (la fortune familiale aidant) un personnage influent dans le monde des médias et de l’édition en France, et même dans les sphères du pouvoir politique (ainsi qu’on le verra plus loin). Mehdi Hasan, pour dire le moins, exerce son “droit de suite” et quand il pose une question il attend une réponse !

La question posée à BHL est simple : “vous dites que vous soutenez une population opprimée qui appelle à l’aide contre l’oppression et la violence. C’est la raison pour laquelle, dites-vous, vous avez soutenu les interventions contre l’Irak et la Libye. Mais alors je me demande comment il se fait que vous n’avez jamais soutenu les appels en faveur d’une intervention contre l’occupation militaire par Israël de la Cisjordanie ? Comment se fait-il que vous n’avez pas appelé à la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Gaza en 2014, lorsque l’aviation militaire israélienne a tué plus de 500 enfants palestiniens au cours d’un seul été ? Pourquoi un tel double standard ?”.

Plus que jamais, BHL agite ses mains (un peu crispées), et son embarras est palpable…

BHL :Parce que aussi longtemps euh… [bruit de salive péniblement avalée]. Ce n’est pas un double standard. Aussi longtemps… [agitation manuelle]. J’appellerais à ce que vous dites si Gaza, si le Hamas à Gaza, cessait d’envoyer des roquettes en direction d’Israël”.

Mehdi Hasan : “Allons, Bernard-Henri Levy ! cela ressemble… Quelle différence y a-t-il entre ce que vous dites et ce que Bachar Al Assad dit ? Il dit j’arrêterai [de bombarder], il y aura une zone d’exclusion aérienne quand les rebelles cesseront de tirer des roquettes… Quelle différence entre votre argument et celui du gouvernement syrien ? Il n’y a aucune différence. Ou bien vous protégez les enfants des bombes, ou vous ne le faites pas”.

BHL :En Israël et à Gaza… Non, non, non… A Gaza, en premier lieu… le résultat de la guerre à Gaza n’est pas comparable… 2.800 morts à Gaza ce n’est pas tout à fait comparable à 400.000 morts en Syrie.” 

Mehdi Hasan : “Personne ne compare le décompte des morts. Nous comparons les arguments utilisés. Pourquoi ne pas appeler à la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Gaza quand les enfants de Gaza sont bombardés ?

BHL (vibrant d’indignation, comme il sait si bien le faire) : “Quand on parle de chair, d’enfants et de femmes qui sont tués dans des conditions atroces vous ne pouvez pas dire que vous ne pouvez pas comparer 2.800 [victimes] d’un côté et 400.000 de l’autre. Je veux seulement que vous écoutiez…

Mehdi Hasan : “Je dis que 500 enfants de Gaza sont morts, et je vous demande pourquoi vous n’avez lancé aucun appel pour leur protection…

BHL : “400.000 fois… 400.000 fois…

Mehdi Hasan : “C’est entendu, vous l’avez déjà dit. La Syrie c’est pire que Gaza, c’est entendu. Mais maintenant répondez à ma question : pourquoi n’avez-vous pas appelé à la création d’une zone d’exclusion aérienne pour protéger des enfants palestiniens d’être tués à Gaza ? C’est une question simple.

Et soudain, ce fut le scoop !

BHL : “Je suis absolument en faveur de la protection des enfants palestiniens à Gaza, bien entendu, mais avant tout je suis en faveur d’arrêter le Hamas de bombarder son voisin, qui est Israël, avec des roquettes, sans aucun motif. Le lancement de roquettes a commencé après qu’Israël se soit retiré de Gaza, après qu’Israël se soit redéployé hors de Gaza. S’il n’y avait pas de roquettes il n’y aurait pas eu de guerre à Gaza N°1 et de guerre à Gaza N°2.

Mehdi Hasan : “OK mais vos critiques pourraient dire, Bernard-Henry Levy…

BHL : “Je considère que la guerre à Gaza était une guerre défensive”…

…ce qui se traduit clairement dans les chiffres des victimes civiles (puisque BHL veut réduire la question à l’arithmétique, pourquoi ne pas le suivre un instant ?).

L’agression israélienne contre Gaza en 2014 a fait : 

  • du côté palestinien : 1.483 morts, dont 283 femmes et 521 enfants (chiffres OCHA – d’autres sources citent des chiffres plus élevés mais en aucun cas les 2.800 cités par BHL
  • du côté israélien : 6 morts dont 1 enfant du côté israélien (un travailleur immigré thaïlandais est comptabilisé du côté israélien)

Par ailleurs, il ne s’agissait pas de la deuxième mais bien de la troisième agression militaire israélienne d’ampleur contre Gaza en moins de six ans (on fait abstraction des opérations plus limitées et des incursions de chars ou de troupes quotidiennes dans la Bande de Gaza, des tirs sur des civils circulant à l’intérieur du territoire, des drones, des “exécutions ciblées” consistant par exemple à lancer une bombe d’une tonne sur une zone urbaine, etc) :

  • décembre 2008 : “Plomb durci”. C’est l’armée israélienne qui avait rompu la trêve en novembre, ceci n’est sérieusement contesté par personne. Bilan : + de 1.400 morts palestiniens, principalement des civils, et plus de 5.000 blessés
  • novembre 2012 : “Pilier de défense” : 177 morts, dont au moins 26 enfants à Gaza, en une semaine de bombardements intensifs. Côté israélien, deux soldats et quatre civils sont morts.
  • juillet 2014 : “Bordure protectrice”. Le prétexte invoqué n’a rien à voir avec des tirs de roquettes depuis la Bande de Gaza : il s’agissait de l’enlèvement et du meurtre de trois adolescents israéliens vivant dans une colonie juive de Cisjordanie, dont le gouvernement israélien tenait le Hamas pour responsable.

Bref, on ne s’en étonnera pas, BHL raconte absolument n’importe quoi, à commencer par la soi-disant “évacuation – redéploiement”… Le gouvernement et l’armée israélienne ont changé, pour des raisons qui leur étaient propres, la forme de l’occupation de Gaza, mais en aucun cas l’occupation n’a pris fin, et la Bande de Gaza est devenue une vaste prison à ciel ouvert (expression inadéquate, dès lors que l’armée de l’air israélienne est la seule à pouvoir survoler le territoire on ne peut parler de “ciel ouvert”), pour ne pas dire un camp de concentration, comme le faisait observer Gideon Levy en mars dernier.

Et puis, faut-il une fois de plus le rappeler, le droit international reconnaît parfaitement aux peuples occupés le droit de se défendre par tous les moyens qu’ils jugent appropriés, y compris la lutte armée (ce qui n’empêche que le bombardement de zone où ne se trouve aucun objectif militaire n’est pas acceptable, peu importe qui en est l’auteur) :

resolution_onu_3070

Extrait de la résolution 3070 de l’Assemblée Générale des Nations-Unies du 30 novembre 1973 (28ème session) – Cliquez sur l’image pour le texte complet

Ce type est un grand malade, mais dangereux. Le même BHL, il y a quelques semaines n’affirmait-il pas sans rire alors qu’il participait au Parlement européen à une conférence sur “l’avenir des communautés juives en Europe” :

Je suis le premier à me mobiliser sans le moindre quartier contre le mouvement BDS dont je pense que c’est un mouvement fasciste, né au moment du fascisme, organisé à partir d’anciens nazis recyclés dans certains pays arabes en 1946-47.”

Oui, vous avez bien lu : “un mouvement fasciste, né au moment du fascisme, organisé à partir d’anciens nazis recyclés”. BDS serait donc né, “au moment du fascisme”, dans les années 1930, c’est-à-dire une vingtaine d’années AVANT la proclamation de l’indépendance d’Israël et  une trentaine d’années avant l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et de Jérusalem-Est.

C’est tellement idiot que BHL a bientôt tenté de faire le coup classique du “j’ai pas vraiment dit ça, on déforme mes propos” via Twitter :

Mais hélas pour lui, c’est un truc qui devient difficile à utiliser de nos jours, où il y a bien souvent une vidéo qui apparaît sur l’internet :

On laisse le soin au lecteur de choisir à son gré quelle est la “généalogie intellectuelle” de BHL, mais on peut lui donner un indice : elle ne sent pas la rose.

La campagne BDS est née officiellement en juillet 2005 d’un appel lancé par 170 organisations de la société civile palestinienne. Et ce ne sont pas des nazis réfugiés dans un quelconque pays arabe qui avaient fait office de précurseurs, mais bien – explique le cinéaste israélien Eyal Sivan, co-auteur de “Un boycott légitime – Pour le BDS universitaire et culturel de l’État d’Israël” (Ed. La Fabrique)  – un couple d’universitaires britanniques, Hilary et Steven Rose, qui furent à l’origine de la publication dans le quotidien The Guardian du 6 avril 2002 un appel au boycott des institutions scientifiques et culturelles israéliennes, qui fut cosigné par plus de 120 universitaires, artistes et écrivains, et qui rassembla très vite les signatures de plus de 700 universitaires (dont 10 Israéliens). Comme nazis, on a vu mieux, il faut en convenir.

Mais comment s’étonner de la stupidité absolue des propos de BHL le falsificateur, et de l’énormité de ses mensonges, puisque ses délires nuisent à peine à l’attention que les médias français (et belges, par mimétisme imbécile) dominants lui réservent. Certaines explications pourraient peut-être être recherchées dans la structure de la propriété des médias en France (et ailleurs) ? Voir à ce propos le passionnant dossier du Monde Diplomatique.

L.D.            

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