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Bernie Sanders est-il ouvert à une solution à un État ?

Ali Abunimah

Bernie Sanders vient de prononcer son premier discours important sur la question de la Palestine depuis qu’il s’est opposé à Hillary Clinton l’an dernier, lors des primaires du Parti démocrate.

Le sénateur du Vermont n’a pas fait de déclarations particulièrement sensationnelles, face à son public de mercredi – la conférence annuelle du groupe de lobbying J Street –, mais son discours révèle néanmoins que les débats passionnés à propos du soutien américain à Israël vont se poursuivre, en particulier au sein du Parti démocrate.

Sanders y est allé des platitudes typiques louant Israël. Il a évoqué l’époque de sa jeunesse passée dans un kibbutz – une sorte d’implantation coloniale sioniste se réclamant de valeurs socialistes – et à loué « la réalisation énorme consistant à établir une patrie démocratique pour le peuple juif après des siècles d’exil et de persécution ». Mais il a également parlé d’« une autre facette de l’histoire de la création d’Israël ».

« À l’instar de notre pays, la fondation d’Israël a impliqué le déplacement de centaines de milliers de personnes vivant déjà sur place, le peuple palestinien. Plus de 700 000 personnes ont été transformées en réfugiés », a déclaré Sanders. « Reconnaître ce fait historique douloureux ne délégitime pas Israël, pas plus que reconnaître la Piste des Larmes ne délégitime les États-Unis d’Amérique. »

Jusqu’il y a peu encore, la comparaison présentée par Sanders entre la Nakba palestinienne et le génocide des Amérindiens par les Européens aurait été impensable de la part d’un homme politique établi.

Mais on peut douter de sa valeur si elle ne constitue pas le point de départ d’un programme politique de décolonisation. Après tout, le reconnaissance de crimes commis contre des peuples indigènes en Amérique du Nord pourrait faire que les progressistes se sentent mieux mais, en soi, elle aboutit rarement à un soutien réel aux luttes actuelles des indigènes pour la protection et la restitution de leurs terres, de leur eau et de leurs autres droits.

Sanders a défié le discours dominant dans son propre parti d’autres façons : « Personne n’est gagnant quand Gaza est détruite et que des milliers de gens sont tués, blessés ou transformés en sans-abri », a-t-il dit.

C’est un aveu que même lui avait honteusement refusé de faire lorsqu’il avait été prié par des électeurs de s’exprimer sur le carnage commis par Israël à Gaza durant l’été 2014. À l’époque, c’est sur un ton furieux qu’il avait défendu l’agression sanglante d’Israël.

Mais ses propos à J Street ont montré qu’il n’était pas revenu sur sa position au moment de sa confrontation sans précédent avec Clinton lors d’un débat en prime au cours duquel il avait pris sa rivale à partie au sujet de son soutien total et inconditionnel à Israël.

Ouvert à un seul État ?

Sanders a expliqué à son public de J Street qu’il n’était pas venu pour s’étendre sur l’histoire, mais plutôt pour demander où l’on en était désormais.

En surface, ses réponses n’ont défriché aucun terrain nouveau, mais elles ont également suggéré une ouverture qui pourrait continuer à se développer dans des directions intéressantes, si Sanders y était poussé.

Il a critiqué le président Donald Trump pour avoir rejeté des décennies de politique américaine et de consensus international en faveur de la fameuse solution à deux États.

Il a appelé à la fin de « l’occupation de 50 ans » – une référence à la Cisjordanie et à la bande de Gaza – et a appuyé la résolution de décembre du Conseil de sécurité des Nations unies qui condamne les colonies.

Mais, au contraire d’autres hommes politiques démocrates, y compris le ministre des Affaires étrangères du président Obama, John Kerry, Sanders n’a pas insisté pour dire qu’une solution à deux États était la seule issue possible ou souhaitable.

« La véritable question est celle-ci : « La paix selon quels termes et selon quel arrangement ? » a demandé Sanders. « La  »paix » signifie-t-elle que les Palestiniens seront forcés de vivre sous une domination israélienne perpétuelle, dans une série de communautés déconnectées en Cisjordanie et à Gaza ? Ce n’est pas tolérable et ce n’est nullement la paix. »

Sanders a posé l’alternative sans faire état de condamnation ou de soutien : « Si les Palestiniens des territoires occupés se voient refuser l’autodétermination au sein d’un État bien à eux, obtiendront-ils la citoyenneté complète et l’égalité des droits dans un seul État, ce qui signifierait potentiellement la fin d’un État à majorité juive ? »

Le sénateur n’a pas semblé particulièrement troublé par cette perspective – tant que le résultat incarne ses valeurs progressistes : la démocratie, l’égalité, l’opposition à la xénophobie et le respect et la protection des minorités dans le pays même et dans le monde entier.

Le silence à propos de BDS

Il est à remarquer que Sanders est resté silencieux à propos du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). Il n’ pas entrepris la démarche courageuse de le soutenir, mais il n’a pas non plus suivi les autres hommes politiques, dont bien des éminents démocrates, qui l’ont condamné de façon agressive.

Il a toutefois riposté contre l’une des accusations clés qu’Israël et ses partisans émettent contre toutes les personnes critiques et contre le partisans des droits palestiniens, y compris les militants BDS.

« S’opposer à la politique d’un gouvernement de droite en Israël ne fait pas de quelqu’un un anti-israélien ou un antisémite », a déclaré Sanders.

La bataille du Parti démocrate

Du fait que Sanders est formellement un indépendant, ses points de vue continuent à avoir de l’importance puisqu’il est le leader de fait de l’aile progressiste – et plus sceptique à l’égard d’Israël – du Parti démocrate.

Cette aile a perdu une bataille clé, samedi, lorsque le représentant du Minnesota au Congrès, Keith Ellison, a échoué de peu dans sa quête de la présidence du Comité national démocrate (DNC). Sanders l’avait soutenu.

En lieu et place, la direction des hautes instances du parti est allée à l’ancien secrétaire de l’administration du travail d’Obama, Tom Perez, un favori de l’establishment qui refuse de critiquer Israël.

Selon le correspondant du Washington Post pour la politique nationale, David Weigel, Ellison a été battu en partie à cause d’« une campagne incessante de calomnies » menée par des groupes pro-israéliens et insinuant qu’Ellison est antisémite en raison de « ses critiques de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens » et de ses associations passées avec le fondateur de Nation of Islam, Louis Farrakhan.

Dans un élan en faveur de l’unité, Perez a aussitôt désigné Ellison comme président adjoint du DNC – un geste qui n’est guère susceptible de faire disparaître les tensions à propos d’Israël.

Après le vote, Katie Couric, de Yahoo News, a ravivé les calomnies à propos d’Ellison au moment où elle a interviewé Perez.

Évoquant les menaces à l’égard des communautés juives dans tout le pays, y compris le vandalisme dans les cimetières juifs – des actes qu’Ellison a condamnés avec véhémence –, Couric a demandé : « Qu’avez-vous à dire aux Juifs qui sont réellement perturbés par le rôle d’Ellison dans votre parti ? »

« Keith Ellison est un ami de la communauté juive et je le sais », a répondu Perez. « C’est un champion des droits civils . »

Perez a insisté sur le fait qu’Ellison et lui œuvraient ensemble pour une solution à deux États. « Une solution à deux États doit se dégager et il faut qu’il y ait des négociations directes entre les parties. C’est ce que prône notre plate-forme démocrate », a ajouté Perez. « C’est une plate-forme très forte, à propos d’Israël. »

« Je sais que pour aller de l’avant, le représentant Ellison et moi-même serons unis », a insisté Perez.

Ce que Perez s’est gardé de dire, c’est que, l’été dernier, le Comité de la plate-forme démocrate a été le théâtre d’une empoignade des plus houleuses entre les partisans et les adversaires des droits palestiniens.

Les partisans, y compris l’avocat pro-BDS Cornel West, ont été désignés au sein du comité par Bernie Sanders lui-même.

Même les propositions les plus mitigées avancées par les gens de Sanders et reconnaissant les droits palestiniens ont été rejetées au vote par la majorité pro-Clinton.

Ces batailles ont été perdues, mais comme la base qui soutient les droits palestiniens ne cesse de croître, la guerre au sein du Parti démocrate à propos d’Israël est encore loin d’être terminée.


Publié le 1 mars 2017 sur The Electronic Intifada.
Traduction : Jean-Marie Flémal.

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