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Berlin 1933 et Jérusalem 2014 : quand les brutes racistes se mettent en chasse

Chemi Shalev - journaliste israélien

Les bandes de voyous juifs traquant les Arabes sont une manifestation d’un mal dangereux qui triomphera certainement si les braves gens continuent à ne rien faire.

Le 9 mars 1933, une Sturmabteiling (section d’assaut) aux chemises brunes se mit à tout saccager. « Dans plusieurs endroits de Berlin, de très nombreuses personnes, dont il s’avéra que la plupart étaient juives, furent ouvertement attaquées dans les rues et violemment tabassées. Certaines furent très grièvement blessées. La police ne put rien faire de plus que de ramasser les blessés et les emmener à l’hôpital », rapporte The Guardian. « Les Juifs ont été molestés par les chemises brunes jusqu’à ce que le sang dégouline de leurs têtes et de leurs visages », rapportait The Manchester Guardian. « Devant moi, des hommes des sections d’assaut, écumant comme des bêtes hystériques, poursuivent un homme en plein jour tout en le fouettant », écrivait Walter Gyssling dans son journal.

La police délivre un Arabe d'une foule juive. Jérusalem, 1er juillet 2014. / Photo : Olivier Fitoussi.

La police délivre un Arabe d’une foule juive. Jérusalem, 1er juillet 2014. Photo : Olivier Fitoussi.

Je sais : Vous avez été offusqué avant même d’avoir fini de lire le paragraphe ci-dessus. « Comment ose-t-il comparer des incidents isolés ici et ce qui se passait là-bas en Allemagne nazie ? », vous dites-vous. « C’est une banalisation choquante de l’Holocauste. »

Et vous avez raison, naturellement. Mon intention n’est pas d’établir quelque parallèle que ce soit. Mes père et mère ont perdu leurs familles au cours de la Seconde Guerre mondiale et il n’est nul besoin de me convaincre que l’Holocauste est un crime si unique dans son horrible totalité qu’il figure de lui-même dans les annales des autres génocides prémédités.

Photo d'un soldat des FDI*, postée sur une page Facebook réclamant vengeance pour les adolescents assassinés. La légende dit : « Arrosons, tout simplement [de balles]... ».

Photo d’un soldat israélien, postée sur une page Facebook réclamant vengeance pour les adolescents assassinés. La légende dit : « Arrosons, tout simplement [de balles]… ».

Mais je suis Juif et il y a des scènes de l’Holocauste qui sont gravées de façon indélébile dans mon esprit, même si je n »étais pas né à l’époque. Et quand j’ai vu les vidéos et les images des bandes de racistes juifs de droite courir dans les rues de Jérusalem en scandant « Mot aux Arabes » tout en traquant ces derniers à la ronde, en les choisissant en fonction de leur apparence ou de leur accent et en les poursuivant en plein jour, « écumant comme des bêtes hystériques », puis les tabassant avant que la police ne puisse intervenir – l’association historique a été automatique. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit. Et ç’aurait dû être, je pense, la première chose qui soit venue à l’esprit de chaque Juif.

Il va sans dire qu‘Israël en 2014 n’est pas « le jardin de la bête » dont Erik Larson parle dans son ouvrage du même titre sur l’Allemagne de 1933. Le gouvernement israélien ne condamne pas les débordements des milices ou des bandes de voyous, comme les nazis le firent pendant quelque temps, avant que les Allemands ne se plaignissent du désordre dans les rues et des dommages infligés à la réputation internationale de Berlin. Je ne doute pas que la police mettre tout en œuvre pour arrêter les assassins d’un jeune Palestinien dont le corps brûlé a été retrouvé dans une forêt près de Jérusalem. Je prie même pour qu’elle découvre que le meurtre n’était pas du tout un crime de la haine.

Mais ne vous y trompez pas : les bandes de voyous juifs organisant des chasses à l’homme contre les Arabes ne sont pas une aberration. Il ne s’agissait pas chez eux d’un débordement isolé de rage incontrôlable suite à la découverte des corps des trois étudiants kidnappés. Leur haine enflammée n’existe pas dans un vide : c’est une présence permanente, grandissant de jour en jour, regroupant des sections de plus en plus larges de la société israélienne, nourries dans un environnement public de ressentiment, d’insularité et de victimisation, favorisée et alimentée par les hommes politiques et les spécialistes – certains sont cyniques, d’autres sont sincères – qui ont fini par être dégoûtés de la démocratie et de ses points faibles et qui aspirent à un Israël, pour dire les choses clairement, sous forme d’un seul État, une seule nation et, en fin de compte, avec un seul chef.

Dans les seules dernières 24 heures, une page Facebook réclamant vengeance pour les meurtres des trois ados kidnappés a reçu des dizaines de milliers de « j’aime », complétés par des centaines d’ appels explicites à tuer des Arabes, quels qu’ils soient. Le message réclamant l’exécution des « gens d’extrême gauche » a atteint près de deux mille « j’aime » en deux jours. Ces messages et d’innombrables autres articles sur Internet et les médias sociaux sont envahis de commentaires de lecteurs crachant le pire genre de bile raciste et d’appel au meurtre, à la destruction et au génocide.

Ces appels ont été répétés, bien qu’en termes un peu plus voilés, par des membres de la Knesset, qui citent des versets de la Torah à propos du Dieu vengeur et de ses commandements quant au sort des Amalékites. David Rubin, qui se présente comme un ancien maire de Shiloh, était plus explicite : Dans un article publié dans Israel National News, il a écrit : « Un ennemi est un ennemi et la seule façon de gagner cette guerre consiste à détruire l’ennemi, sans trop tenir compte de qui est un soldat et de qui est un civil. Nous, les Juifs, dirigerons toujours nos bombes sur des cibles militaires d’abord, mais il n’est absolument pas nécessaire d’éprouver de la culpabilité si nous brisons l’existence, en les tuant ou en les blessant, de civils ennemis dont la quasi-totalité sont des partisans du Hamas et du Fatah. »

Et, planant au-dessus de tout cela, il y a Benjamin Netanyahu et son gouvernement, qui persistent à décrire notre conflit avec les Palestiniens en termes absolus : noir et blanc, le bien contre le mal, et à qualifier les adversaires d’Israël d’incorrigibles et incapables de se racheter ; Netanyahu et son gouvernement qui perpétuent le sentiment d’isolement et d’injustice du public et dont on peut donc dire qu’ils préparent la route aux vagues de haine homicide qui se font jour aujourd’hui.

Certaines personnes établiront un parallèle entre l’horrible violence de droite qui a traversé Israël après les accords d’Oslo et la marée montante du racisme dangereux d’aujourd’hui, et Netanyahu est impliqué dans ces deux phénomènes : depuis ses violents discours antigouvernementaux de la place de Sion jusqu’à l’assassinat de Yitzhak Rabin et depuis sa rhétorique anti-palestinienne jusqu’à la flambée du racisme horrible aujourd’hui. Mais c’est une porte de sortie facile. Ce n’est pas Netanyahu, qu’il convient de blâmer, c’est le reste d’entre nous, les Juifs d’Israël aussi bien que de la diaspora, ceux qui s’obstinent à ne rien et ceux qui préfèrent regarder ailleurs, ceux qui qualifient les Palestiniens de monstres inhumains et ceux qui considèrent toute acte d’autocritique comme un acte de trahison juive.

Cette comparaison est certainement bien fondée : la maxime d‘Edmund Burke disant « La seule condition au triomphe [du mal], c’est l’inaction des hommes de bien » était vraie à Berlin au début des années 1930 et elle le sera aussi en Israël. Si on ne fait rien pour inverser la vapeur, le mal triomphera à coup sûr, et cela ne prendra guère de temps.


Publié sur Haaretz le 2 juillet 2014.
Traduction : JM Flémal.

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