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Ben Gourion en 1951 : «Seule la peine de mort dissuaderait les Juifs de commettre des meurtres gratuits contre les Arabes»

« Aussi longtemps qu’un soldat juif n’aura pas été pendu pour avoir assassiné un Arabe, ces actes meurtriers ne prendront pas fin », déclara en 1951 le Premier Ministre israélien de l’époque, David Ben Gourion, devant ses ministres ébahis, alors que les assassinats d’Arabes étaient devenus chose trop commune. C’est ce que rappelle le quotidien Haaretz.

Je ne suis pas le Ministre de la Justice, je ne suis pas le Ministre de la police, et je n’ai pas connaissance de tous les actes criminels qui sont commis, mais comme Ministre de la Défense j’ai connaissance de certains de ces crimes, et je dois dire que la situation est effrayante dans deux domaines : 1) les homicides et 2) les viols”. C’est ce qu’avait ajouté David Ben Gourion après avoir fait une déclaration fracassante : “Les gens de l’État-Major [général] me disent, et je partage cet avis, qu’aussi longtemps qu’un soldat juif n’aura pas été pendu pour avoir assassiné un Arabe, ces actes meurtriers ne prendront pas fin ».

Ben Gourion s’exprimait ainsi au cours d’une réunion du cabinet où il était question de la peine de mort et de son éventuelle abolition. Les tensions entre Juifs et Arabes étaient fortes depuis la “Guerre d’indépendance” de 1948 1, l’expulsion par la force des armes de 800.000 Palestiniens et la destruction de centaines de villages arabes, dont il n’est souvent pas resté pierre sur pierre.

Au cours de cette “guerre” avaient  eu lieu de nombreux massacres de civils palestiniens désarmés, dont il n’est pas possible de reprendre ici ni la liste ni la description. Pour mesurer à quel point l’assassinat purement gratuit de civils était banalisé, on pourrait ne retenir qu’une seule phrase du témoignage glaçant rapporté par le soldat Shabtaï Kaplan, un membre du Mapam 2, tel qu’il fut consigné par l’historien Benny Morris (qui le jugeait “fiable à 100%”) .

Il s’agit d’événements, comprenant toute une série d’atrocités commises par les conquérants juifs, témoignant d’une barbarie à peine imaginable, remontant au 29 octobre 1948 sur le “front sud” dans le village de al-Dawayima, à l’ouest de Hébron. Et puis surgit cette phrase qui rend presque inutile tout le reste du témoignage :

«Une femme, avec un nouveau-né dans les bras, nettoyait la cour où les soldats mangeaient. Elle travailla un jour ou deux. A la fin, ils la tuèrent, elle et son bébé.» 3

Comme le note Gidi Weitz, auteure de l’article de Haaretz, la question des “infiltrés” était aussi au centre des préoccupations israéliennes à l’époque du débat au sein du gouvernement (et quand on voit le soin mis par le gouvernement actuel à verrouiller sa frontière avec la Jordanie même après la conclusion d’un traité de paix, elle semble le rester).

Dans son précieux ouvrage “Le sionisme contre Israël4, Nathan Weinstock notait (p. 413) : “Les premiers incidents de frontière éclatent indépendamment de toute opération militaire arabe. Ils opposent l’armée israélienne à des Palestiniens désireux de regagner leur pays ou de labourer leurs terres situées à l’intérieur du territoire israélien. (La frontière d’armistice israélo-jordanienne a privé plus de cent villages arabes de leurs terres). Nous avons déjà relevé que le tracé de cette ligne d’armistice sépare des milliers de foyers et que l’acceptation israélienne de procéder à une réunification restreinte des familles palestiniennes a précisément pour objet d’atténuer la tension qui résultait des infiltrations continuelles de Palestiniens. Dans la région de Gaza, les réfugiés tentent périodiquement de regagner leurs orangeraies. Les incursions de Bédouins nomades à la recherche de pâturages traditionnels suscitent d’autres heurts avec l’armée israélienne. […]”.

Plus loin, l’auteur précise encore (p. 421) : “Chaque incident de frontière – et ils ne peuvent être que nombreux puisque plusieurs centaines de milliers de réfugiés sont parqués aux frontières d’Israël, parfois à quelques dizaines de mètres seulement de leurs champs – sert de prétexte à Tel Aviv pour lancer une attaque soigneusement préparée contre un objectif dûment sélectionné, civil ou militaire”.

Voilà, très brièvement résumé, le contexte dans lequel Ben Gourion s’exprimait, qui était aussi celui de la multiplication de meurtres purement gratuits contre des Arabes.

En général, ceux qui ont des armes à feu s’en servent”, déclara Ben Gourion, cité dans l’article de Haaretz, ajoutant que certains Israéliens “considèrent les Juifs comme des personnes, mais pas les Arabes, avec lesquels on peut donc tout se permettre. Et certains pensent que tuer des Arabes est une mitzvah [un devoir religieux], et que tout ce que peut dire le gouvernement concernant le meurtre d’Arabes n’est pas sérieux et que c’est juste un faux-semblant de dire de dire que l’assassinat d’Arabes est interdit, mais qu’en fait c’est une bonne chose car comme ça il en restera moins ici. Aussi longtemps qu’ils penseront cela, les meurtres ne s’arrêteront pas”.

Ben Gourion partageait l’idée que moins il y aurait d’Arabes mieux cela vaudrait, mais – dit-il – pas au prix de meurtres, notamment parce que cela serait très néfaste pour l’image d’Israël aux yeux du monde. Après avoir un temps soutenu l’idée de l’abolition de la peine de mort – héritée du Mandat britannique sur la Palestine –, Ben Gourion s’y était donc opposé pensant que cela conduirait à l’augmentation des crimes commis contre des Arabes par des Juifs, qui étaient déjà extrêmement nombreux. Ce revirement de Ben Gourion avait été suivi par un autre ministre influent, Moshe Sharett.

Celui-ci fit valoir que “les crimes qui ont eu lieu se répètent semaine après semaine, spécialement dans l’armée”, un certain nombre d’entre eux n’étant pas portés à la connaissance du public. Sharett admettait que la peine de mort n’aurait pas de caractère dissuasif s’agissant de “sociopathes” – relève Gidi Weitz – mais “ce garçon juif qui tue deux Arabes qu’il a rencontrés sur la route, je ne suis pas prêt à dire, sans avoir essayé d’abord, qu’il est un tueur par nature et ne craindra pas la peine de mort”.

Pour certains Juifs, avait ajouté Sharett, “tout Arabe n’est qu’un chien, un animal sauvage dont le meurtre est une mitzvah [un devoir religieux]”. Le maintien de la peine de mort était donc à ses yeux aussi “une mitzvah” parce qu’il s’agissait d’éviter à ces Juifs de devenir des meurtriers. “Aussi longtemps que nous n’aurons pas [la peine de mort] 5 , ces meurtres continueront et nous en serons tenus pour responsable, et nous créerons la corruption morale. Nous avons fait une erreur quand nous avons arrêté les pendaisons. Si tous les crimes qui sont commis dans ce pays étaient connus, le public serait saisi de terreur les lynchages commenceraient. Je préfèrerais abattre un Juif qui voulait tuer un passant Arabe si c’était le moyen de le sauver”.

Sharett, explique Gidi Weitz, avait décrit un cas dans lequel trois Arabes avaient été tués, et un quatrième n’avait eu la vie sauve que parce qu’un Juif l’avait poussé dans une cabane, et un autre dans lequel deux Juifs d’origine indienne avaient échappé de peu à la mort parce que d’autres Juifs les avaient pris pour des Arabes.

Le Ministre Haim-Moshe Shapira, quant à lui, avait rapporté un cas dans lequel “huit soldats étaient présents au moment du crime. Il n’y ont certainement pas tous participé, mais ils étaient tous présents et pas un seul membre de ce groupe n’a agi pour arrêter le crime”. A quoi Ben Gourion avait répondu qu’il avait connaissance de “cas plus graves”.

Finalement la peine de mort fut abolie par Israël en 1954. 6
Le racisme, et la conviction que les Palestiniens sont des êtres inférieurs, voire pas des humains, restent quant à eux profondément ancrés dans la société israélienne et consubstantiels au sionisme.

Naftali Bennett, l’homme politique qui en 2013 avait déclaré : « J’ai tué de nombreux arabes dans ma vie et il n’y a aucun problème avec ça »7 n’est-il pas aujourd’hui Ministre de l’Éducation, et – comme le note également Haaretz – il rivalise avec Avigdor Lieberman pour être celui qui manifeste le plus bruyamment son soutien à Elor Azaria, le franco-israélien assassin d’un Palestinien désarmé et “neutralisé” à Hébron. Dont Netanyahou a tenu personnellement à rassurer le papa au téléphone.

L.D.


Source : “Ben-Gurion in 1951: Only the Death Penalty Would Deter Jews From Gratuitous Killing of Arabs” par Gidi Weitz, et les ouvrages cités en notes ci-dessous

 

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Notes   [ + ]

1. du 30 novembre 1947 au 14 mai 1948 (voir “Le péché originel d’Israël” – Dominique Vidal – Ed. de l’Atelier 1998 –  p.41) – NDLR
2. Mapam : parti marxisant, né de la fusion en 1948 des deux principaux groupes sionistes situés à gauche du Mapaï, l’Hachomer Hatzaïr marxiste et le mouvement regroupant l’Ahdout Haavoda et le pro-soviétique Poale Sion Smole. (voir “Le péché originel d’Israël” – Dominique Vidal – Ed. de l’Atelier 1998 – p.18) – NDLR
3. “Le péché originel d’Israël” – Dominique Vidal – Ed. de l’Atelier 1998 – p.94 – NDLR
4. Ed. Maspero – 1969
5. La peine capitale n’était à ce moment pas abolie, mais les exécution avaient été suspendues en  1949 en attendant une décision définitive du parlement. Il y avait à ce moment 7 condamnés à mort en attente de leur exécution. Sharett était donc en faveur de la reprise effective des exécutions. – NDLR
6. Depuis lors les “exécutions extra-judiciaires” ont été innombrables. Il y a aussi eu le cas d’Adolf Eichmann, exécuté le 31 mai 1962. – NDLR
7. Voir : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/le-ministre-israelien-naftali-bennett-n-a-aucun-probleme-a-tuer-des-arabes_1270150.html – NDLR