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Au nouveau recteur de Leuven : « La recherche en collaboration avec la police israélienne est illégale »

Lieven De Cauter

Dans une lettre ouverte adressée à Luc Sels, le nouveau recteur de la KU Leuven, le philosophe de la culture Lieven De Cauter demande l’arrêt immédiat du projet de recherche Law Train en collaboration avec la police israélienne. « Non pas parce que c’est immoral, mais bien parce que c’est tout simplement illégal. »

Protestations lors du défilé des « togati », février 2017.

Monsieur le Recteur,

Félicitations pour votre première année académique en tant que nouveau recteur de la prestigieuse université de Louvain. Dès avant l’inauguration, toutefois, nous devons déjà vous mettre en garde : Votre université – la nôtre aussi, hélas – est impliquée dans des activités illégales. C’est ce qui ressort d’un rapport signé par 25 autres spécialistes renommés du droit international à propos de Law Train, un projet de recherche en collaboration avec la police israélienne.

L’auteur du rapport, en soi très technique, le professeur Waelbrouck (ULB), déclare dans un commentaire : « Le recours à la torture par les interrogateurs israéliens est abondamment documenté dans la presse internationale et israélienne et confirmé par des enquêteurs internationaux ainsi que par les interrogateurs israéliens eux-mêmes. En juin 2016, le Comité des Nations unies contre la torture a dénoncé l’utilisation par la police et le personnel carcéral d’Israël de cette même torture et de ses techniques illégales. La participation de l’Union européenne au projet Law Train et l’octroi de moyens financiers au ministère israélien de la Sécurité publique par le biais de ce projet, enfreint les normes mêmes de l’UE. » Le rapport parle non seulement de torture, mais aussi de crimes de guerre (comme la déportation de prisonniers) et de crimes contre l’humanité.

Le verdict est accablant : Law Train est tout bonnement illégal. Le raisonnement sous-tendant le rapport est on ne peut plus clair : Il est interdit de collaborer avec des instances qui pratiquent la torture, il est prouvé que la police israélienne torture et il est donc interdit de collaborer avec la police israélienne. Il s’agit d’un crime, dans les termes du droit international. Selon la conclusion du rapport, la police israélienne doit être exclue de Law Train. Mais, en référence à ce rapport, il nous semble plus facile, plus rapide et plus sûr de renoncer nous-mêmes, unilatéralement, à collaborer à Law Train. Un autre signataire, le professeur Moerenhout, est formel, lui aussi : « L’UE devrait mettre un terme immédiatement à sa participation et à l’octroi de subsides au ministère israélien de la Sécurité publique via Law Train. »

Monsieur le Recteur, nous espérons que, conjointement à votre vice-recteur de la politique de recherche, vous prendrez non seulement ce rapport au sérieux, mais également à cœur, et que vous mettrez sans tarder un terme au projet Law Train. Attendre l’UE n’est pas une option, dans ce cas. L’UE n’est pas un parapluie. C’est pourquoi l’arrêt de Law Train nous semble une question de bon sens rassis, et même une mesure de précaution : Il n’est pas bon pour l’image de marque de notre université que nous soyons impliqués dans des activités illégales. Juridiquement, la chose est répréhensible et elle est également condamnable d’un point de vue moral. Attendre jusqu’après avril 2018, la date où Law Train cessera de lui-même, ne nous semble pas une bonne option, car de tels crimes ne se prescrivent pas si rapidement et les faux pas éthico-politiques constituent une tache durable (pensons à la collaboration de notre université à la politique de l’apartheid en Afrique du Sud).

Cher Doyen de la Faculté de Droit, vu qu’une précédente lettre ouverte collective publiée dans Veto et demandant de mettre un terme au projet de recherche Law Train est restée sans réponse, nous nous adressons également à vous. Nous espérons en effet que la Faculté de Droit prendra ce rapport au sérieux. Si elle ne parvient pas à réfuter ce rapport, nous vous invitons à en entirer la seule conclusion possible : mettre carrément un terme à Law Train. Il est inconvenant qu’une faculté de droit foule aux pieds le droit international, et sciemment, qui plus est.

Enfin, nous nous adressons également à vous, Professeur Vervaeke, puisque vous êtes directement impliqué dans Law Train. Vous avez été protégé par le précédent recteur au nom de la liberté académique. Nous pensions que la liberté académique consistait précisément à pouvoir et oser aborder le débat !

Je vous demande à tous, au nom, entre autres, de la centaine d’universitaires de Louvain qui, entre-temps, ont signé la lettre adressée en septembre 2016 au recteur Torfs, et des nombreuses autres personnes – 2 300, pour l’instant – qui ont signé la « pétition citoyenne », de mettre un terme à cette recherche, maintenant qu’il est prouvé qu’elle est non seulement dénuée d’éthique, mais également illégale. Enfin, nous vous supplions d’effacer résolument cette tache qui ternit le blason de notre université.

Lors de l’inauguration de l’année acédémique, le 25 septembre, au cours du légendaire défilé des « togati », je ferai part de toute ma honte à propos de cette collaboration scandaleuse. Et j’espère que de nombreuses personnes le feront avec moi.

Très respectueusement.

Pr et Dr Lieven De Cauter, philosophe de la culture, KU Leuven,

Membre fondateur du Groupe de travail des universitaires louvanistes contre Law Train

« Post Scriptum : Cher(e) lecteur(-trice), les médias traditionnels ne veulent pas de cette lettre ouverte adressée au recteur, à propos d’une collaboration illégale avec la police israélienne. Donc partagez-vous cette tâche ! À vous tous, vous pouvez faire la différence. Ou, comme le dit un vieil axiome, mais toujours très actuel : « Don’t blame the media, be the media ! » « Ne blâmez pas les médias, soyez les médias ! »

Naturellement, votre présence en chair et en os sera la bienvenue également. Rendez-vous le 25 septembre, à 9 heures, à la Naamsestraat (rue de Namur), à hauteur de la Muntstraat (rue de la Monnaie), avec ou sans toge. Vous pouvez également rallier l’action du LAP (Leuvense Actiegroep Palestina – Groupe louvaniste d’action pour la Palestine), qui formera une haie d’honneur aux togati et remettra une tarte au recteur, en un geste positif et nourri d’espoir.
 

Article publié le 19/9/2017  sur De Wereld Morgen
Traduction : Jean-Marie Flémal
 
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