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Après plus de 100 jours de manifestations de masse, qu’est-ce qui attend Gaza ?

Mersiha Gadzo et Anas Jnema

Près de quatre mois après son début, les participants à la Grande Marche du Retour proposent leurs réflexions sur le mouvement et sur l’avenir de Gaza.

Le mouvement de la Grande Marche du Retour a rassemblé les protestations de masse les plus importantes dans la bande de Gaza depuis des décennies.

Depuis le 30 mars, les manifestants se sont rassemblés chaque semaine à proximité de la clôture de séparation avec Israël pour revendiquer le droit au retour des réfugiés palestiniens dans leurs terres, conformément aux exigences de la Résolution 194, et réclamer que soit mis un terme au blocus imposé depuis 12 ans par Israël.

Mais le coût de ces manifestations pacifiques a été très lourd. Au moins 140 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes depuis le début des manifestations du vendredi. Plus de 16 000 autres ont été blessés.

Le 14 mai, les snipers israéliens ont tué au moins 60 Palestiniens en un seul jour et, depuis lors, les manifestations ont été decrescendo, avec environ 5 000 manifestants dispersés dans divers endroits de l’enclave.

Dernièrement, des cerfs-volants et des ballons incendiaires ont été introduits et ont survolé les terres israéliennes de l’autre côté de la clôture.

Israël a prévenu que si les protestataires continuaient à envoyer des ballons et cerfs-volants incendiaires de l’autre côté de la clôture, ses soldats allaient exercer des représailles. La semaine dernière, il s’en est suivi la pire escalade à Gaza depuis l’offensive militaire israélienne en 2014.

Israël a également fermé l’unique carrefour commercial de Gaza, Kerem Shalom, en guise de mesure punitive, laquelle a été dénoncée comme un châtiment collectif à l’encontre des deux millions d’habitants de la bande. Il existe désormais une menace de nouvelle offensive militaire contre Gaza, puisqu’Israël a annoncé clairement que si les envois de cerfs-volants incendiaires se poursuivaient, il allait intensifier ses actions militaires.

Dix-sept semaines après le début des manifestations, Al Jazeera a rencontré un porte-parole de la campagne de la Grande Marche du Retour, ainsi que deux de ses participants, afin d’entendre leurs opinions sur le mouvement et sur la façon dont ils perçoivent l’avenir de Gaza.

Issam Hammad, porte-parole de la Grande Marche du Retour

« C’est l’homme qui est le fondement de la société, et non la religion ou la race », affirme Issam Hammad. [Photo : Hammam Hamdan/Al Jazeera]

Al Jazeera. Des critiques affirment que le Droit au Retour n’est pas réaliste parce qu’il y a plus de sept millions de réfugiés palestiniens – l’une des plus importantes populations déplacées dans le monde. Quelle est votre réponse ?

Issam Hammad. Israël a-t-il été d’accord, en premier lieu, avec le retour des réfugiés en 1950, quand leur nombre était nettement moins important ? Non. Israël a rejeté ce principe dès le début.

Au contraire, il a expulsé plus de 400 000 des Palestiniens de 1948 [des Palestiniens vivant dans l’Israël d’aujourd’hui] vers le nord [en Syrie, au Liban, ainsi qu’en Jordanie] en 1967. Par conséquent, cet État s’est constitué sur base du principe de la ségrégation et du remplacement.

Personnellement, je demande le retour des réfugiés et la coexistence pacifique avec les Israéliens. Nous sommes à l’ère de la technologie, du savoir, de l’amour, de l’harmonie et de la paix, et non à une époque de nations en guerre ; nous pouvons créer la vie, ensemble.

La bande de Gaza fait 365 kilomètres carrés et elle héberge aujourd’hui 2 millions de personnes. L’actuel État d’Israël pourrait accueillir des dizaines de fois la population qu’il héberge aujourd’hui.

Tous les problèmes ont une solution, mais il doit y avoir une intention de la part d’Israël de reconnaître le droit des Palestiniens à exister et à vivre en liberté et dans la dignité.

Je ne puis croire que la Corée du Nord et l’Amérique ont fait des démarches en vue de la paix malgré la puissance nucléaire dont elles disposent, malgré la haine qui existe depuis des années. Pourtant, nous, ici, nous combattons toujours.

Qu’il s’agisse d’une solution à un ou deux États, il doit y avoir une intention réelle de la part d’Israël de résoudre la question et de renoncer à son idée d’un État uniquement juif.

Nous ne sommes pas à l’ère des religions. Nous sommes dans une ère du savoir et de la mondialisation… C’est l’homme qui est le fondement de la société, et non la religion ou la race.

Al Jazeera. Les hommes politiques israéliens ont réclamé une offensive militaire générale pour mettre un terme aux cerfs-volants et ballons incendiaires lancés depuis Gaza. Quel est votre avis sur ces cerfs-volants ?

Hammad. Lors d’une réunion avec le comité aujourd’hui, j’ai demandé pour qu’on insiste auprès des gosses afin qu’ils arrêtent ce genre d’action, qu’Israël pourrait utiliser comme excuse afin de déclencher une guerre que nous ne pouvons nous permettre.

Ce n’est pas une action que le Comité de la Marche adopte ou approuve. Retournez au Comité de la Marche du Retour et vous ne trouverez pas un seul communiqué ou annonce qui approuve ce genre d’activités.

Bien que je ne puisse la condamner, je pense qu’il devrait y être mis un terme afin d’éviter l’effondrement de la marche au cas où une guerre éclaterait.

Rana Shubair, auteure

« Les Palestiniens de la bande de Gaza en ont assez des promesses et des discours », explique Rana Shubair, une participante à la Grande Marche du Retour. [Photo : Rana Shubair/Al Jazeera]

 

Al Jazeera. Bien que les détails du prétendu accord américain du siècle en vue d’une paix israélo-palestinienne n’aient pas été révélés officiellement, certaines de ses propositions sont parvenues à la presse. Parmi ces propositions figure l’idée de bâtir des projets industriels dans le Sinaï et d’employer des travailleurs palestiniens afin d’alléger le chômage à Gaza. Que pensez-vous de ce genre de propositions ?

Rana Shubair. Je crois que tenter d’appliquer ce genre de chose sur le terrain ne fera qu’y détériorer la situation. Les gens de Gaza ont protesté pour réclamer leur droit au retour et la fin des 12 ans de blocus.

Puis on vient parler maintenant de « l’accord du siècle » qui, fondamentalement, nous dit ceci : Jérusalem n’est plus palestinienne, oubliez votre droit au retour et nous recréerons vos conditions de vie misérables et installant vos entreprises dans un autre continent [le Sinaï égyptien, en Afrique].

Je ne pense pas que la moindre personne ayant son bon sens rassis – et qu’importe à quel point ses conditions de vie puissent être désespérées – puisse jamais accepter une fin aussi humiliante de notre catastrophe qui dure depuis 70 ans.

J’ai vu des gens qui venaient d’avoir leur maison détruite ou des membres de leur famille tués durant la dernière agression contre Gaza dire : « Nous ne ferons pas marche arrière, même s’ils nous tuent jusqu’au dernier. C’est notre terre et nous avons le droit de vivre dans la dignité et dans la paix. »

Al Jazeera. Toute une série de nouvelles alarmantes sont venues de Gaza à propos de la situation qui se détériore. Quelles sont les préoccupations prioritaires des Palestiniens, pour l’instant, à Gaza ?

Shubair. Les Palestiniens de la bande de Gaza en ont assez des promesses et des discours. En se rendant aux zones frontières de la bande de Gaza, ils veulent faire entendre un message clair : Il faut mettre un terme à 70 années d’humiliation et de survie sur l’aide humanitaire internationale.

En outre, même l’UNRWA [l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens], créée dans le but de fournir des services suite aux crises des réfugiés provoquées par Israël, menace désormais de faire cesser cette aide humanitaire du fait que les États-Unis retiennent plus de la moitié du budget prévu pour l’UNRWA. Aujourd’hui, 400 employés de l’UNRWA risquent de voir leurs contrats supprimés en raison de ces coupes sombres.

Les gens perdent leur gagne-pain déjà fortement réduit. Les États-Unis espèrent que la population se soulève contre le Hamas, mais les gens d’ici ont appris toutes les tactiques désespérées des Israéliens et des Américains.

La carte du Hamas a échoué et les Palestiniens savent qui les assiège, à l’intérieur de leur vaste prison en plein air. Ils savent aussi que la Grande Marche du Retour est parvenue à unifier toutes les factions politiques sur le terrain alors que toutes les discussions politiques ont lamentablement échoué les unes après les autres.

Al Jazeera. Que pensez-vous des cerfs-volants incendiaires ?

Shubair. Les cerfs-volants incendiaires, qui n’ont tué absolument personne, sont l’œuvre de jeunes qui en ont assez du blocus de 12 ans.

Les conditions de vie inhumaines qui continuent à s’aggraver de jour en jour mènent à une explosion et l’occupation israélienne entretient la situation en interdisant à toutes sortes de matériaux d’entrer à Gaza, ce qui signifie qu’on en revient aux premiers jours de l’application du blocus et qu’on répété ce processus à l’infini.

Cette forme de châtiment collectif est illégale, tuer des manifestants est illégal, bombarder des parcs publics et tuer des enfants est illégal – et pourtant les médias s’obstinent à se concentrer sur les cerfs-volants incendiaires.

Sous les conditions intenables qui empirent de jour en jour, comment l’occupation israélienne espère-t-elle voir se comporter les deux millions de personnes qui sont enfermées dans cette prison à ciel ouvert ? Personne ne doit s’attendre à ce que ce volcan sur lequel nous sommes en train de bouillir reste contenu à jamais.

Ali Abusheikh, diplômé en littérature anglaise

« Je rêve d’un État laïque où juifs, musulmans et chrétiens puissent vivre ensemble », a déclaré Ali Abusheikh, de Gaza. [Photo : Anas Jnena/Al Jazeera]

Al Jazeera. À quel point êtes-vous satisfait de la Grande Marche du Retour ?

Ali Abusheikh. Certaines choses ont empiré après le début de la marche. Nous croisons désormais des gens avec des béquilles partout où nous allons ; c’est très habituel, aujourd’hui, dans les rues. Nous vivons toujours sous blocus et les choses ont empiré pour les nombreuses personnes qui ont été blessées et qui passeront le reste de leur vie avec un handicap.

La Grande Marche du Retour n’était pas organisée par un parti politique et c’est une des raisons pour lesquelles j’y ai participé – parce qu’elle n’est pas politique. Je déteste tous les partis politiques.

Je désapprouve toutes les actions violentes de la Marche du Retour, y compris les cerfs-volants incendiaires. Cela donne à l’autre camp une excuse pour nous bombarder et dire que nous sommes toujours des sauvages, des gens non civilisés.

Le principal message que les Palestiniens de Gaza adressent au monde est qu’ils veulent vivre. Ils désirent une existence normale, décente… Ce serait un rêve pour nous d’avoir de l’électricité ne serait que pendant une demi-journée.

Al Jazeera. Un Israélien juif nous a adressé une question. Il aimerait savoir si les Palestiniens de Gaza accepteraient de vivre en compagnie des Israéliens dann un seul État. Qu’en pensez-vous ?

Abusheikh. En ce qui me concerne, j’accepterais très volontiers. Je rêve d’un État laïque où juifs, musulmans et chrétiens puissent vivre ensemble en Palestine sainte.

Cette terre est pour tout le monde – pour les juifs, les musulmans et les chrétiens. Quand je dis « juifs », je ne veux pas dire « sionistes », soyons clairs.

J’aimerais que nous vivions ensemble, mais que nous ayons tous une existence décente, dans l’égalité, la même pour tout le monde.


Publié le 20/7/2018 sur Al Jazeera News
Traduction : Jean-Marie Flémal

 
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