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Appel au Philadelphia Orchestra de ne se pas se rendre en Israël

Le Philadephia Orchestra se produira le 24 mai au Bozar à Bruxelles. Il prévoit aussi de se rendre en Israël au mois de juin.

A Philadelphia, une coalition de musiciens, d’écrivains, d’organisations et d’activistes pour les droits humains, parmi lesquels l’écrivaine Susan Abulhawa, a lancé un appel à l’orchestre de respecter l’appel palestinien pour le boycott culturel d’Israël et a organisé plusieurs événements et manifestations pour appuyer sa demande.

Voici la lettre que la coalition a envoyé à l’orchestre

Chers Ryan Fleur, Matthew Loden et Yannick Nézet-Séguin,

Nous sommes un groupe d’artistes, d’intellectuels et de militants des droits de l’homme de la région de Philadelphie et d’ailleurs et nous vous demandons instamment d’annuler les concerts de l’Orchestre de Philadelphie prévus en juin en Israël. Nous nous inquiétons de ce que l’une des institutions culturelles les plus renommées de Philadelphie aille participer à la stratégie de propagande « Brand Israel » du gouvernement israélien, qui se sert des arts et de la culture pour détourner l’attention des décennies d’occupation militaire israélienne et de négation des droits fondamentaux de la population autochtone palestinienne. Les objectifs de « Brand Israel » ont été présentés dans le New York Times par un haut fonctionnaire du ministère israélien des Affaires étrangères : « Nous enverrons à l’étranger des romanciers et écrivains bien connus, des compagnies de théâtre, des expositions (…) Tout cela vous révélera une facette plus agréable d’Israël. »  

Le voyage de l’Orchestre de Philadelphie en Israël, avec cette pesante implication des responsables du gouvernement, fait partie intégrante de cette stratégie. Par conséquent, nous vous demandons avec insistance d’annuler votre voyage en Israël.

Votre site internet indique que votre visite aura lieu « en célébration du 70e anniversaire d’Israël » mais, pendant que vous procéderez à cette célébration en compagnie d’Israël, des Palestiniens pleureront la Nakba, l’époque où Israël a chassé plus de 750 000 Palestiniens autochtones et confisqué leurs propriétés, leurs activités économiques, leurs terres et leur héritage. Ces Palestiniens et leurs descendants restent des réfugiés, à ce jour.

Vous avez également écrit que « partager  »le son de Philadelphie » avec divers publics à l’étranger faisait partie de notre engagement dans la diplomatie culturelle, en recourant à la musique pour rassembler peuples et cultures d’une façon qui, autrement, ne pourrait se faire ». Vous devriez savoir que les Palestiniens de Cisjordanie occupée et de Gaza, ainsi que les réfugiés palestiniens de la diaspora, ne seront pas autorisés à assister à vos spectacles.

Nous remettons en question la déclaration de votre équipe chargée de la communication, selon laquelle « la tournée n’est pas une mission politique ». Pendant que le gouvernement israélien accueillera vos concerts au plus haut niveau, ses attaques contre les Palestiniens – dont des musiciens et d’autres artistes – se poursuivront en toute impunité. Citons quelques exemples de la répression exercée par Israël contre la culture palestinienne : En 2009, Israël a empêché l’inauguration du Festival palestinien de littérature à Jérusalem ; en 2011, l’armée israélienne a attaqué l’événement de clôture du Festival à l’aide de gaz lacrymogènes. En 2011 toujours, des commandos israéliens ont pris d’assaut le Théâtre de la Liberté à Jénine occupée et ont arrêté plusieurs de ses membres. À de nombreuses reprises, des militaires israéliens ont forcé de jeunes musiciens à jouer pour les soldats à des check-points militaires. Voilà des exemples de la façon dont Israël poursuit ses agressions contre les musiciens, artistes et écrivains palestiniens.

En outre, c’est par erreur que votre itinéraire mentionne la Vieille Ville comme faisant partie d’Israël. Selon les lois internationales, Jérusalem-Est – qui comprend la Vieille Ville – est bel et bien un territoire palestinien occupé, où l’épuration ethnique par Israël a été particulièrement sévère. Ce mois-ci, précisément, Israël a introduit un projet de loi portant sur la « loyauté » et prévoyant d’expulser les Palestiniens de Jérusalem en cas d’« infraction à la loyauté » envers l’État, une mesure orwellienne visant à déposséder la ville de sa population autochtone. Une autre mesure récente concernait la proposition d’une législation prévoyant de permettre à Israël de confisquer des terres et des biens appartenant à des églises chrétiennes, ce qui a poussé les confessions palestiniennes de Jérusalem à fermer l’église du Saint-Sépulcre en guise de protestation.

Un rapport récent des Nations unies déclarait que « des preuves étayent au-delà de tout doute raisonnable l’affirmation de ce qu’Israël est coupable d’imposer un régime d’apartheid au peuple palestinien, ce qui, aux yeux de la commission, équivaut à un crime contre l’humanité ».

Un boycott culturel mondial a contribué à mettre un terme à l’apartheid en Afrique du Sud et, aujourd’hui, la société civile palestinienne adresse un appel aux institutions culturelles internationales à ne pas se produire en Israël, dans le but d’en finir avec sa politique d’occupation et d’apartheid.

Pour reprendre les mots du lauréat du prix Nobel, l’archevêque Desmond Tutu, « les personnes à qui l’on refuse dignité et droits méritent la solidarité de leurs semblables. Si vous restez neutre dans des situations d’injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur (…) J’ai vu les routes et les logements à ségrégation raciale en Terre sainte et cela m’a grandement rappelé les situations que nous vivions en Afrique du Sud. J’ai assisté à l’humiliation systématique des hommes, des femmes et des enfants palestiniens de la part des membres des forces sécuritaires israéliennes. Leur humiliation est familière à tous les Sud-Africains noirs qui ont été parqués, harcelés, insultés et agressés par les forces de sécurité du gouvernement d’apartheid. »

Se produire en Israël avec la bénédiction du gouvernement israélien équivaut pour l’Orchestre à donner son consentement tacite à la négation systémique par Israël des droits palestiniens. Voilà maintenant plus de 50 ans que les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont soumis à un régime d’occupation militaire et de colonisation, et 70 ans que des Palestiniens vivent à l’intérieur même d’Israël en tant que citoyens de deuxième classe et qu’ils subissent plus de 60 lois discriminatoires, ou qu’ils vivent en tant que réfugiés dans la diaspora, privés de leur droit au retour dans leurs foyers alors que ce droit est garanti par les lois internationales. Nous vous demandons instamment de ne pas prêter votre bonne renommée pour occulter l’oppression des Palestiniens par Israël.

Nous serions heureux de vous rencontrer afin de vous faire partager notre perspective et de discuter plus avant de ces questions. Nous comptons bien recevoir de vos nouvelles avant le jeudi 28 mars 2018.  


Traduction : Jean-Marie Flémal

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