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Apartheid en « zone A » : l’armée expulse les Arabes d’une piscine

Selon l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem, le parc de loisirs Birkat al-Karmil, proche du village de al-Karmil, dans les colinnes au sud d’Hébron (Al-Khalil) a été le théâtre le 7 avril 2015 d’un épisode parfaitement représentatif du système d’apartheid qui est imposé chaque jour un peu plus par Israël à la population palestinienne.

Ce jour-là, rapporte B’Tselem après enquête, vers 14 heures, un groupe de plusieurs centaines de colons juifs accompagné par des douzaines de soldats, de gardes frontières et de représentants de l’Administration civile (nom de l’administration militaire israélienne qui gère l’occupation de la Cisjordanie) a fait irruption à la piscine de Birkat al-Karmil. Il s’agit d’un bassin naturel, autour duquel un parc de loisirs a été aménagé par la municipalité de Yatta depuis 2011.

Les militaires israéliens ont ordonné aux baigneurs palestiniens de sortir de l’eau et de rester à l’extérieur des limites du parc, afin que les colons juifs puissent profiter seuls, et gratuitement, du parc de loisirs. Vers 17h30, colons et forces armées ont quitté les lieux.

«Selon les médias, les colons sont venus à la piscine à l’initiative du « Susiya Tour and Study Center ». Dans ses publications, le centre décrit cette piscine comme le site historique de la colonie biblique de Carmel, et il souligne que la visite est autorisée et accompagnée par l’armée. Le centre indique d’un millier de personnes ont participé à son excursion, et parmi eux le Rabbin militaire en chef Peretz, ajoutant que des événements similaires ont été organisés sur ce site depuis des années, particulièrement à l’époque des fêtes de Sukkot et de la Pâque [juive]».

Les colons juifs ont pu se baigner sans qu'un seul Arabe vienne polluer "leur" eau. Photo: Nasser Nawaj’ah, B’Tselem, 7 April 2015

Les colons juifs ont pu se baigner sans qu’un seul Arabe vienne polluer « leur » eau.
Photo: Nasser Nawaj’ah, B’Tselem, 7 April 2015

Selon les témoignages recueillis par B’Tselem, au moment de l’arrivée des colons et de leur escorte, environ 200 Palestiniens étaient présents. Certains se baignaient, tandis que d’autres se relaxaient dans le parc. Muhammad Mahaniyah, 20 ans, raconte :

Un garde frontières m’a donné l’ordre de sortir de l’eau, et en vitesse. Dans un premier temps, j’ai refusé. Je lui ai répondu que j’avais le droit d’être là, et que le fait que des colons se baignent à mes côtés ne me gênait nullement. Il m’a menacé d’utiliser la force si je ne sortais pas de l’eau immédiatement, et mes amis m’ont conseillé d’obéir en disant qu’on n’avait pas le choix.
Les soldats ont ordonné aux Palestiniens qui se trouvaient autour de la piscine de s’en aller, de sortir des limites du parc et de ne pas chercher à approcher les colons.

Ibrahim Abu Tabikh, 15 ans, du village de al-Karmil :

Vers 14 heures, je suis allé à la piscine, qui se trouve à environ 500 mètres de chez moi.
Quand je suis arrivé là, j’ai vu des groupes de colons qui se dirigeaient vers la piscine, et il y avait des douzaines de soldats et de garde frontières avec eux. Ils ont commencé à se déshabiller et à sauter dans l’eau. J’ai fait de même, ainsi que mon frère Muhammad (16 ans), et on a commencé à nager.
Les colons se sont plaint de notre présence, et plusieurs ont commencé à nager dans notre direction. Plusieurs soldats sont intervenus et leur ont demandé de s’éloigner de nous. Et aussitôt après, les soldats nous ont ordonné de sortir de l’eau. J’ai refusé, et je suis resté près du bord du bassin.
Un soldat s’est approché de moi, il m’a mis en joue avec son arme et m’a ordonné en hurlant de sortir de l’eau en vitesse. Mon frère et moi nous sommes sortis de suite, parce que j’avais vraiment peur des soldats. Au moment où je sortais, des douzaines de Palestiniens se mettaient à crier des slogans contre la présence des colons. Les soldats les ont repoussés vers le nord, et les ont maintenus à distance.

Pendant l’incident, le maire de Yatta s’est rendu sur place et à protesté auprès des représentants de « l’administration civile« , dont un responsable a rétorqué que cette « visite » des colons avait fait l’objet d’un accord avec les représentants locaux de l’Autorité Palestinienne. Ce que ceux-ci ont nié par la suite.

La "zone A" de la Cisjordanie est théoriquement interdite aux Israéliens en vertu de leurs propres lois. Sauf évidemment s'ils ont envie de se baigner sous escorte militaire…

La « zone A » de la Cisjordanie est théoriquement interdite aux Israéliens en vertu de leurs propres lois. Sauf évidemment s’ils ont envie de se baigner sous escorte militaire…

En effet, la localité se trouve en « zone A », c’est-à-dire celle dans laquelle en vertu de l’Accord intérimaire israélo-palestinien sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza de 1995 il incombe à l’Autorité Palestinienne d’assurer la sécurité et l’administration. En théorie, il est interdit aux citoyens israéliens d’entrer dans la zone A (de grands panneaux rappellent cette interdiction – voir photo).

Dans les faits, c’est une farce : l’armée d’occupation ne s’est jamais privée d’intervenir en « zone A » quand bon lui semble, et dans les faits en supposant qu’elle prenne la peine de demander l’accord de l’administration palestinienne (ce qui est loin d’être toujours le cas) celle-ci n’a pas la possiblité réelle de refuser. Un refus hypothétique n’empêcherait d’ailleurs nullement l’occupant d’agir à sa guise.

Pour B’Tselem, l’incident de la piscine est exemplatif de la manière dont les autorités israéliennes se conduisent en Cisjordanie : elles cherchent avant tout à satisfaire les moindres demandes des colons, même si elle relèvent du caprice, et le font systématiquement au détriment de la population palestinienne. Dans ce cas précis, la force armée a été déployée dans une zone théoriquement entièrement sous la responsabilité de l’Autorité Palestinienne, dans le seul but de permettre à des colons de profiter des plaisirs de la baignade à cet endroit précis et sans avoir à subir une dérangeante promiscuité avec la population locale…

B’Tselem a protesté auprès du commandement militaire, et a en réponse reçu une lettre d’un porte-parole qui consiste, en substance, à dire que les autorités n’ont pas à justifier leurs décisions, et que la règle étant que les Israéliens ne sont pas autorisés à entrée en « zone A » cette « excursion » avait été soumise à l’approbation du plus haut niveau du commandement militaire. Nous voilà donc pleinement rassurés…

 

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