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Amputé d’une jambe à cause de l’armée d’occupation, un Palestinien de 14 ans doit prouver qu’il est handicapé pour être libéré

Gideon Levy, Alex Levac

Après avoir subi une longue rééducation,  en Israël et aux États-Unis, un jeune homme habitant la Cisjordanie qui a perdu une jambe après s’être fait tirer dessus par des soldats israéliens est retourné à l’école. La semaine dernière, il a été arrêté et jeté en prison, et il a été battu pendant les interrogatoires [1].

Un garçon amputé a été arrêté par des soldats, à la faveur de la nuit, dans le camp de réfugiés où vit sa grand-mère. Un garçon amputé a été reçu des coups, dans le dos et sur sa jambe, durant les interrogatoires qu’il a subis, au point que sa prothèse a été arrachée. Un garçon amputé s’est retrouvé dans une prison militaire.

Les interrogateurs ont fait un bond en arrière à la vue de sa prothèse, raconte aujourd’hui sa mère, qui rapporte que ce son fils lui a raconté lorsqu’elle a pu le voir brièvement à la faveur de son audience de renvoi devant un tribunal militaire, dimanche dernier. A ce moment, il avait déjà séjourné qutre jours dans une prison militaire.

Il y a quelques jours, mercredi, il a finalement été remis en liberté sans caution, et il est rentré chez lui dans la soirée.

Le garçon amputé avait donc été envoyé une nouvelle fois dans une prison militaire 18 mois après s’être fait tirer dans les jambes par des soldats israéliens. Il avait été hospitalisé pendant deux mois et demi au Hadassah Medical Center à Ein Karem (Jérusalem), et les médecins n’avaient eu aucun autre choix que de l’amputer d’une jambe. Après une longue période de rééducation, il a été apareillé avec une prothèse à Détroit (États-Unis), où il avait été envoyé seul.

Le garçon amputé avait 12 ans lorsqu’il a été blessé, il en a aujourd’hui 14.

Issa al-Mouati devrait être en classe de neuvième, mais il n’est qu’en sixième – au moins en partie parce qu’il a beaucoup manqué l’école à cause de son hospitalisation puis de sa rééducation. Ses parents, Rada et Ahmed, tous deux âgés de 35 ans, vivent à Bethlehem, mais Issa a été arrêté jeudi dernier dans les environs du camp de réfugiés de Deheisheh, près du domicile de sa grand-mère malade,où Rada et passaient la nuit. Depuis quelques mois, les filles d’Amina, la grand-mère octogénaire et alitée, se relaient pour dormir chez elle afin de veiller sur elle.

C’est là que nous avons rencontré Rada cette semaine. Sa mère se tient immobile sur un lit près du mur de la salle de séjour. De temps en temps, on éponge la transpiration sur son visage, occasionnellement elle murmure quelque chose. Elle souffre d’éléphantiasis, une maladie qui provoque un gonflement considérable des jambes.

Cette semaine, Rada n’a cessé d’aller et venir entre ses plus jeunes enfants, à la maison, sa mère malade et le tribunal militaire devant lequel on a traîné son fils à deux reprises en vue de son renvoi. Issa est l’aîné, elle a deux autres fils et une fille. Les épreuves subies ces dernières années l’ont épuisée.

Deheisheh, situé au sud de Bethlehem, est un camp de réfugiés misérable. L’habitation de la grand-mère se trouve au second étage d’une maison, à côté de la grande mosquée du camp. A la mi-journée, les ruelles étroites sont encombrées d’enfants et de beaucoup de jeunes gens qui n’ont nulle part où aller. Les murs, un peu partout, sont couverts de graffiti militants.  Tout étranger suscite immédiatement des soupçons et des regards hostiles.

Issa a été blessé pour la première fois en septembre 2015. C’était un vendredi, et Issa se rendait vers un parc situé près de la “barrière de sécurité” [2] en compagnie d’Adnan, son frère plus jeune d’un an. Ayant entendu dire que ces affrontements étaient en cours à proximité de la “Tombe de Rachel”, ils se dépêchèrent de s’y rendre. Vers le soir, Issa fut atteint aux deux jambes par des tirs à balles réelles de soldats israéliens. La blessure à sa jambe droite était très grave. Issa fut arrêté et, selon sa mère, fut détenu pendant quatre jours et demi avant qu’une ambulance le conduise à l’hôpital Hadassah.

Durant les 28 premiers jours de son hospitalisation, Issa était en détention, les deux mains enchaînées à son lit, et sa jambe blessée. A titre exceptionnel, sa mère fut autorisée à demeurer auprès de lui, probablement en raison de la gravité de ses blessures et de son jeune âge. Durant la deuxième semaine, les soldats lui ont même permis de dormir dans le lit à côté de lui, ce qui n’avait pas été autorisé pendant la première semaine. Elle n’a pas quitté le chevet d’Issa pendant toute cette période. Son mari, qui a un emploi dans une colonie proche, s’occupait avec l’aide de sa mère des autres enfants, y compris un nourrisson de dix semaines à peine. Après quatre semaines, Issa, qui avait toujours besoin de soins en milieux hospitalier, a été remis en liberté sous caution de 2.000 shekels (± 500 dollars).

Durant l’hospitalisation, sa jambe droite fut amputée par étapes, en débutant par le pied. Les médecins firent apparemment tout ce qui était possible pour sauver la jambe, mais la gangrène les a obligés à la couper sous le genou. Issa sortit de l’hôpital le 1er décembre 2015.

Musa Abu Hashhash, un chercheur de terrain de B’Tselem, qui travaille au service de l’organisation israélienne de défense des droits humains depuis 17 ans, et qui donc a eu l’occasion de voir quelques unes des horreurs engendrées par l’occupation,  assure que jamais il n’avait vu un garçon aussi désespéré que l’était Issa au moment où il a quitté l’hôpital, infirme à jamais. “C’était le garçon le plus triste que j’aie jamais vu dans ma vie. Je n’oublierai jamais son apparence”, nous dit Abu Hashhash.

Deux semaines après être rentré dans sa famille, Issa a glissé dans la douche, et a blessé son moignon. Sa mère n’est pas parvenue à obtenir pour lui un permis de se rendre à Hadassah, et il fut donc traité à l’hôpital de Beit Jala, près de Bethlehem, et à l’hôpital de rééducation dans cette même ville. En août dernier, il fut décidé de l’envoyer dans un hôpital de rééducation à Détroit, dans le Michigan, pour y recevoir une prothèse. Les frais étaient couverts par une association humanitaire.

A 13 ans, Issa a été envoyé aux États-Unis, complètement livré à lui-même. Une famille palestinienne de Détroit l’a aidé à l’hôpital. Une photo prise aux États-Unis le montre, arborant un timide sourire, alors que sa nouvelle jambe n’était pas encore en place. Il est revenu, environ un mois plus tard, avec sa prothèse, à laquelle il a tout d’abord trouvé très difficile de s’adapter. Elle s’est aussi brisée à deux reprises, et Issa a alors été obligé de reprendre ses béquilles.

Cette année, Issa est retourné à l’école. La vie a graduellement retrouvé une apparence de normalité pour ce jeune Palestinien handicapé, venant d’une famille pauvre. Selon Rada, pourtant, il est devenu un garçon tendu, irritable, qui se querelle avec tout le monde et a tendance à s’isoler pendant des heures dans sa chambre. Est-ce pour pleurer ? Personne ne sait.

A environ 2 heures du matin, jeudi dernier, Rada s’est réveillée dans la maison de sa mère, au son d’une grenade assourdissante et tandis que l’odeur âcre du gaz lacrymogène pénétrait dans l’habitation en provenance de la rue. Les forces spéciales faisaient un raid dans le camp, comme l’armée israélienne le fait fréquemment pour appréhender des habitants du camp. Comme à chaque fois, des heurts ont éclaté entre les jeunes [Palestiniens] et les soldats.

Au bour d’un moment, Rada eut l’impression que les soldats étaient partis, et elle est sortie avec Issa, qui bien entendu s’était éveillé, comme tous les habitants du camp. Mais les forces spéciales israéliennes étaient toujours là. Rada n’a aucune idée de se qui s’est passé dans l’obscurité, mais très vite elle s’est rendue compte qu’Issa avait été arrêté avec six autres jeunes. Son fils était le plus jeune d’entre eux. Au matin, elle apprit qu’il avait été emmené “pour interrogatoire” à la caserne d’Etzion, et de là à la prison d’Ofer.

Nous avons posé les questions suivantes au porte-parole de l’armée israélienne cette semaine :

  1. pourquoi Issa a-t-il été arrêté ?
  2. les soldats qui l’ont appréhendé savaient-ils qu’il a été amputé après s’être fait tirer dessus par l’armée israélienne ?
  3. Les personnes qui l’ont interrogé le savaient-elles ?
  4. Il a dit à son avocat avoir été frappé dans le dos et avoir reçu des coups de pied dans sa jambe artificielle, qui a été déboitée. Votre réponse ?
  5. Le tribunal [militaire] qui l’a placé en détention à la prison d’Ofer dimanche ignorait-il qu’il s’agit d’un amputé ?

Le porte-parole a fourni la réponse suivante :

A 3 heures du matin, le 2 mars 2017, au cours d’activités opérationnelles des forces de sécurité dans le camp de réfugiés de Deheisheh, des troubles violents ont éclaté avec la participation de Palestiniens, qui ont jeté des pierres, des cocktails Molotov et des grenades improvisées sur les soldats. Les forces ont arrêté un certain nombre d’individus, et parmi eux Issa al-Mouati, qui figurait parmi les participants actifs aux troubles. La situation médicale d’Issa n’était pas connue des forces, et il a été transféré pour poursuite de l’interrogatoire par la police

Dimanche, Tareq Barghout, l’avocat d’Issa, a réclamé la remise en liberté du garçon en raison de son handicap. L’accusation s’y est opposée. Il a été convenu que la famille fournirait au tribunal les informations d’ordre médical afin d’apporter la preuve qu’il a été amputé. Mardi, le tribunal s’est à nouveau réuni pour examiner l’affaire, et le lendemain, après six jours passés en prison, Issa a finalement été renvoyé chez lui.

La police israélienne a déclaré que “le suspect a été arrêté pour avoir jeté des pierres et participé à des troubles violents pendant des heurts avec bombes incendiaires, grenades et des engins explosifs artisanaux, lancés sur les combattants. En dépit de son handicap, le suspect a pris une part active à ces activités”.

Suite à son arrestation, il a été emmené pour interrogatoire par la police, et le tribunal a prolongé sa détention. Il y a quelques jours, il a été remis en liberté, avec des restrictions. Une enquête a montré qu’aucune violence n’a été utilisée pendant son interrogatoire, et il est inhabituel que de telles plaintes soient soulevées au cours des audiences devant le tribunal. En raison des plaintes qu’il a émises à propos des conditions médicales, il lui a été demandé de fournir des documents médicaux sur base desquels on pourrait adapter son traitement pendant sa détention. L’affaire sera prochainement transférée à l’accusation, au fins pour elle de le mettre en examen”.

Un garçon amputé, avec une prothèse de la jambe, enfermé à la prison d’Ofer, près de Ramallah.

Il n’y a pas de mots.


Gideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz.
Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

Cet article a été publié par Haaretz le 12 mars 2017. Traduction : Luc Delval

[1] voir notamment à ce propos de précédents articles : «En Israël, la torture des enfants palestiniens est «institutionnelle» et «Les traitements inhumains et dégradants, la torture des enfants par les forces israéliennes sont devenus systématiques et généralisés» ou encore «Les statistiques officielles le disent : « Tous les prisonniers détenus par Israël ont été torturés»
[2] la “barrière de sécurité”, dans le langage israélien, est plus adéquatement désigné comme “mur de l’apartheid”. Érige principalement en territoire palestinien, il a été déclaré illégal par la Cour internationale de La Haye

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