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Amira Hass sur la loi d’expropriation des terres : « Pour nous, Juifs, notre cadastre des terres est avec Dieu. »

Il y a un nom, pour la réalité dans laquelle un gouvernement, qui se perçoit comme le représentant d’une seule et unique nation, détermine l’avenir de deux nations et crée deux systèmes séparés et inégaux. Cela s’appelle de l’apartheid.

Ils se sont installés là en toute bonne foi ; il y a un consensus autour des blocs de colonies ; les précédents gouvernements faisaient attention à ne bâtir que sur des terres de l’État ; tout cela, c’est la faute de la loi palestinienne interdisant de vendre des terres aux Juifs ; les droits de propriété sont sacrés.

Voilà quelques-unes des positions qui ont été exprimées sur les ondes ces derniers jours, avant et après le vote de la Knesset sur la loi d’expropriation des terres.

La discussion interne entre Israéliens a créé une cacophonie d’idées trompeuses émanant à la fois des partisans du projet de loi et de ses détracteurs de la droite centriste (Union sioniste, Yesh Atid). Apparemment, les deux camps parlent le long de pistes parallèles qui ne se rencontrent jamais, mais ce n’est qu’une apparence.

Les partisans de la loi parlent de bonne foi des colonies sans idée malicieuse préconçue.

S’ils le faisaient vraiment de bonne foi, comment expliquer alors que les bâtisseurs de postes avancés ont créé en plus, tout autour de ces postes, des zones de harcèlement violent, avec l’aide de leur milice privée (les Forces de défense israélienne (*)), pour empêcher les fermiers palestiniens d’avoir accès aux parcelles de leurs terres sur lesquelles d’innocentes maisons mobiles et villas n’ont pas encore été érigées ?

Les détracteurs de la loi disent que, jusqu’à présent, les gouvernements israéliens ont pris soin de ne pas installer de colonies sur des terres en propriété privée.

Vraiment ? Combien de fois devrons-nous répéter qu’il s’agit d’une fiction ?

Beit El est entièrement construite sur des terres privées, et cela vaut aussi pour Ofra. Il existe des dizaines d’autres colonies et postes avancés florissants qui ont été établis en partie ou en tout sur des terres privées palestiniennes saisies en fonction de prétendues nécessités militaires – et ce, même après la réglementation Elon Moreh de 1979, dans laquelle la Haute Cour de justice interdisait de bâtir sur des terres en propriété privée.

Les terres agricoles fertiles ont été confinées dans les limites intérieures de colonies comme Elkana et Efrat, où elles sont devenues des aires de loisirs pour les promeneurs et les amoureux israéliens.

Les partisans de la loi disent que, nulle part sur terre, il n’est impossible d’acheter des terres privées.

Mais, quand les ressortissants britanniques achètent des maisons en France et en Espagne, ce n’est pas dans le but d’imposer la souveraineté de la Grande-Bretagne.

Les détracteurs de la loi font une distinction entre les terres propriétés de l’État et les terres en propriété privée.

Petit rappel : Toute saisie de terre et de bâtiment en territoire occupé, contre la volonté de la population conquise, est illégale, selon les lois internationales.

L’esprit juif est apparu avec d’innombrables inventions, comme dit le proverbe, afin de déclarer terres d’État les terres qui étaient la propriété de Palestiniens.

Ceux pour qui seule la propriété privée palestinienne est sacrée, dévaluent les lois internationales et la tradition de partage des terres publiques.

Ils prouvent qu’à leurs propres yeux, les Palestiniens constituent un petit groupe disparate d’individus, et non un collectif avec des droits historiques, matériels et culturels sur la région dans laquelle il est né et vit depuis des siècles, indépendamment de toutes classifications foncières réelles.

La distinction entre privé et public, que la Haute Cour opère avec une telle joie, fait des Palestiniens des gens qui n’ont le droit de vivre que dans des confins surpeuplés, en conformité avec ce que disent les documents de l’Administration du cadastre des terres.

Pour nous, Juifs, notre cadastre des terres est avec Dieu.

Les détracteurs de la loi disent qu’il y a un consensus sur les blocs de colonies et que la loi sur l’expropriation des terres sème la confusion pour nous, à l’étranger.

Un consensus ? Par qui ? Non seulement les colons mais aussi les détracteurs de la loi oublient de compter six millions et demi de personnes, des Palestiniens, qui vivent de part et d’autre de la Ligne verte (et nous, une poignée de Juifs israéliens).

Les deux camps, la droite et la droite centriste, ne voient tout simplement aucun problème dans le fait que c’est uniquement le consensus juif qui décide de ce qui adviendra à la fois des Juifs et des Arabes. Après tout, il en a été ainsi pendant des décennies, et telle est l’essence de la démocratie juive si encensée.

Mais, bien sûr, qu’il y a un problème. Sur le lopin de terre qui sépare le Jourdain de la Méditerranée vivent deux nations.

Il y a un nom, pour la réalité dans laquelle un gouvernement, qui se perçoit comme le représentant d’une seule et unique nation, détermine l’avenir de deux nations et crée deux systèmes séparés et inégaux de droits, de lois et d’infrastructures avec le pressant soutien de son peuple.

Cela s’appelle de l’apartheid – un crime, selon les Statuts de Rome du Tribunal pénal international, et aussi selon un consensus international qui s’est établi au fil des années.


Publié le 8 février 2017 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

(*)Le nom officiel de l’armée israélienne