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Amira Hass : «Femmes palestiniennes : libres, recluses»

Amira Hass

Extraits du livre d’Amira Hass « Boire la mer à Gaza »

A Gaza, l’absence des femmes dans la vie publique a la même évidence sensible que leur présence au foyer. En tant que journaliste, je passais la plus grande partie de mon temps dehors, dans le monde, et je réalisais que je connaissais en fait très peu de femmes. Celles dont j’étais proche, les amies qui me parlaient de leur vie, étaient conscientes de la situation d’infériorité des femmes à Gaza et s’efforçaient par différents moyens d’y remédier.

J’aimerais croire que leur lucidité et leur révolte étaient emblématiques, que partout les femmes palestiniennes s’efforçaient de rejeter le joug qui pesait sur elles, mais j’ai eu trop peu de conversations pour pouvoir généraliser.


M.H., du camp de réfugiés de Khân Younis, féministe pleine de détermination, milite au FPLP. Mère de quatre enfants à trente-cinq ans, elle a perdu son emploi quand le jardin d’enfants où elle travaillait, ne pouvant plus la payer, a été contraint de la licencier.

Des amies à elle, que ce souvenir enchante, m’ont raconté que lorsqu’elle était toute jeune, une femme était venue la voir pour la convaincre d’épouser son fils, ingénieur, dans un mariage traditionnel où elle n’aurait rencontré le fiancé qu’au jour des noces. M.H. était résolument opposée aux mariages arrangés. Elle commença par refuser poliment, mais la mère ne renonçait pas à ses avances. M.H. empoigna alors une table et la laissa tomber aux pieds de la femme stupéfaite qui décampa, et avec elle toutes les autres marieuses potentielles.

En 1985, à l’université islamique où elle étudiait la biologie, M.H. et ses amies du FPLP organisèrent un rassemblement pour commémorer le massacre de Deir Yassine en 1948. Mais la répulsion des islamistes pour les communistes fut plus forte que la cause nationale et les étudiantes militantes n’obtinrent pas la permission requise. Le rassemblement eu lieu malgré tout, mais M.H. finit par être expulsée de l’université.

« Dans un sens, c’est par la lutte contre l’occupation que je suis arrivée au féminisme. C’est aussi ce qui m’a appris à rejeter l’obéissance. J’ai vu mes sœurs recevoir des ordres et je vois aujourd’hui leurs vies si dures. L’une de mes sœurs, par exemple, se plaint de ce que son mari donne tout son salaire à ses parents. Quand elle a besoin d’argent pour aller au marché, elle doit s’adresser à eux. Elle est donc prisonnière à la fois de son mari et de sa belle-mère. Pour rendre visite à des parents à elle, une femme doit obtenir l’autorisation de ses beaux-parents en plus de celle de son mari.
Les choses ont commencé à changer avec l’Intifada. Pendant les couvre-feu, c’étaient les femmes qui sortaient pour rapporter à manger, pas les hommes. Les vieilles sortaient se colleter avec les soldats, elles les empoi­gnaient parfois quand ils attrapaient les enfants. Traditionnellement, les femmes ne sont pas autorisées à ouvrir la porte d’entrée de la maison, mais là,  c’étaient elles qui ouvraient quand les soldats venaient. Ainsi notre société s’est habituée à des conduites qui auparavant étaient considérées comme incorrectes. Et puis les hommes ne rapportaient plus assez d’argent à la maison à cause des couvre-feu et des grèves, alors les femmes se sont senties encouragées à sortir et à chercher un peu de travail, à prendre davantage de liberté que ce que la société leur accorde. »

Nous étions dans la cour de la maison de J., au camp de Shâti. La jeune voisine qui entra venait demander conseil à J., plus âgée qu’elle. Elle ne s’avisa qu’elle interrompait notre conversation, qui par hasard portait sur les femmes. Il lui fallait se décharger de ce qu’elle avait sur le cœur : son mari, dont elle était la seconde femme, avait un jeune fils, marié depuis un mois à une fille de seize ans. A présent, les jeunes époux n’étaient pas heureux ensemble et lui voulait déjà la chasser pour en épouser une autre. J., cinquante-cinq ans, écouta poliment, dissimulant son agacement. « Ya oukhti », ma sœur, dit-elle à la jeune femme, «on ne répare pas une erreur par une autre erreur. Vous avez eu tort de le marier si tôt, à une fille elle aussi tellement jeuneN’ajoutez pas à cela sa répudiation ! ».

La souffrance des femmes mariées très jeunes s’exprime dans les statistiques des divorces : en 1995, 40% environ des femmes en cours de divorce avaient entre quinze et vingt ans.

J., cinquante-cinq ans, a été obligée par son père à se marier très jeune et elle a juré qu’elle ne ferait pas de même avec ses filles. Aujourd’hui, l’une d’elles est célibataire à trente ans et J. se consume de remords et d’inquiétudes : « Peut-être que je me suis trompée. Peut-être qu’un djinn, un démon s’est emparé d’elle. »

Par une journée parfaitement banale, je visitai le département du planning familial d’un dispensaire de l’UNRWA dans un camp de réfugiés. Huit femmes vinrent se renseigner sur les méthodes de contraception. Certaines, qui avaient à peine plus de vingt ans, avaient déjà trois ou quatre enfants et voulaient se reposer un peu. Quelquefois, me dit l’infirmière, ce sont des femmes plus âgées, vers la quarantaine, qui veulent arrêter d’avoir des enfants parce qu’elles ont des problèmes de santé.

L’une d’elles, ce matin-là, avait cinq filles et pas de fils. L’infirmière s’étonna : « Et ton mari est d’accord pour que tu prennes une contraception ? » La femme expliqua : « Hier, nous étions toutes déprimées, les filles et moi. Deux d’entre elles ont passé la journée à pleurnicher. J’ai déclaré que j’en avais assez, que j’étais épuisée, et mon mari a accepté que j’arrête d’être enceinte. Alors je suis venue tout de suite. Si sa mère découvre ça, elle n’acceptera jamais ! ». Ce jour-là était consacré aux entretiens d’information uniquement, mais l’infirmière décida de lui poser un stérilet sur le champ.

« C’est un problème, me dit-elle. Tout le monde admet que ça n’a pas de sens, d’avoir tellement d’enfants. Mais les belles-mères s’obstinent à maintenir la tradition. Plus il y a d’enfants, plus elles se sentent en sécurité. Elles pensent qu’ainsi il y aura toujours quelqu’un pour s’occuper d’elles quand elles seront âgées. Et les femmes craignent que le mari prenne une seconde épouse si elles ne mettent pas un enfant au monde chaque année. »

Il existe peu de lieux d’accueil pour les enfants souffrant de handicaps congénitaux et les mariages entre cousins germains sont assez fréquents dans la bande de Gaza. Pour les enfants atteints de retard mental, un soutien précieux est toutefois apportés par les centres Ne m’oublie pas fondés par Naama al-Hilou, une femme plein d’allant qui s’est présentée aux élections du Conseil législatif sous la bannière de l’Union démocratique palestinienne (FEDA).

Lors de ces élections (en 1996), quatorze femmes étaient candidates et deux seulement furent élues sur les trente-sept parlementaires qui représentent la bande de Gaza. Naama al-Hilou ne fut pas élue. Pendant sa campagne, elle rencontra des centaines de femmes dont les principales préoccupations étaient l’analphabétisme (je connais personnellement deux directeurs d’écoles dont les épouses ne savent pas lire) et la polygamie. « Elles veulent qu’on légifère pour interdire la polygamie, dit Naama al-Hilou. Elles veulent que l’on prenne des mesures contre le mariage forcé des très jeunes filles. Elles se plaignent de ce que des femmes diplômées ont du mal à trouver du travail. » Mais le Conseil législatif élu n’osa pas s’opposer à l’autorisation religieuse de la polygamie. Les débats concernant la Constitution palestinienne en devenir ne toucheraient pas à la loi islamique (1).

Al-Hilou est l’une des fondatrices du FDLP dans la bande de Gaza et, plus tard, de sa faction dissidente, le FEDA, dont elle est aussi l’une des dirigeantes.

Elle a purgé quatre peines de prison en Israël, quatorze ans en tout. Ses collaborateurs me racontent fièrement qu’elle a été l’une des premières femmes à rejoindre la lutte armée : en 1970 elle lança une grenade sur une unité de l’armée israélienne postée à côté de sa maison au camp de réfugiés. Dans l’explosion et les tirs qui suivirent, elle perdit un œil et la main droite.

Dès le début de l’Intifada, elle fut sur la liste des personnes recherchées par Israël et finit par être condamnée à quatre ans de prison. Malgré tout, pendant les deux années qui précédèrent sa capture, et alors qu’elle était déjà recherchée, elle parvint à mettre sur place la première crèche pour enfants handicapés mentaux. Plus tard, elle fonda une école primaire pour ces enfants ainsi qu’une école de formations professionnelle.

Son œuvre éducative ne cessa de s’élargir et elle dirige à présent vingt-cinq jardins d’enfants et trente classes de femmes. Yasser Abed Rabbo, un dirigeant du FEDA, est venu soutenir Naama al-Hilou pendant sa campagne et parler de son expérience de la lutte pour la libération palestinienne. « Elle a donné sa vie au peuple. Au lieu de devenir une mère, elle s’est sacrifiée. » Même cet homme de gauche considère comme un sacrifice le fait que Naama al-Hilou ne se soit pas mariée et ne soit pas devenue mère, bien qu’elle l’ai fait par choix.


(1) En 1996, des féministes palestiniennes créèrent un parlement fantôme où furent débattues des questions ayant trait au statut et à l’égalité des femmes. Le même groupe organisa des discussions de sensibilisation dans toute la bande de Gaza et la Cisjordanie et, dans ses « sessions parlementaires » inscrivit des « projets de loi » à présenter comme propositions de travail aux législateurs palestiniens. La section gaziote de ce parlement (les bouclages empêchaient souvent les sessions conjointes entre Gaza et la Cisjordanie) déclencha une violente colère chez des personnalités religieuses lorsqu’elle énonça en principe que la loi islamique, la charia, n’est que l’une parmi plusieurs sources de législation, d’autres étant par exemple les principes universels et les conventions internationales. Une autre consultation vit « approuver » une loi interdisant la polygamie, à la majorité des quatre-vingt huit membres (dont des hommes appartenant à plusieurs organisations populaires) de cette assemblée parallèle.

Source : « Boire la mer à Gaza ». Amira Hass. La Fabrique éditions, 2001.

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