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Alain Platel : « Lucas Catherine montre que l’histoire d’Israël n’est qu’une vulgaire colonisation »

Alain Platel

Alain Platel a lu le nouvel ouvrage de Lucas Catherine, « Palestina, geschiedenis van een kolonisatie » (La Palestine, histoire d’une colonisation)(*), qui l’a très fortement impressionné. Il décrit ci-dessous ses impressions.

De combien de livres comme celui-ci, de Lucas Catherine, avons-nous besoin pour comprendre que l’histoire d’Israël est l’histoire d’une vulgaire colonisation qui n’a pas débuté ni ne s’est terminée en 1948, mais qui se poursuit tout simplement aujourd’hui encore, via la politique d’implantation illégale dans les Territoires occupés ?

Tout au long d’une description détaillée de faits et d’événements historiques (horribles), Lucas Catherine nous prouve comment cette colonisation battait déjà son plein un demi-siècle avant la Nakba (1948) ! Depuis lors, nous assistons à une série interminable de petites et de grandes intifadas et surtout à un enchevêtrement inextricable d’avis et de discussions polarisées dont les participants finissent généralement par se cramponner à leurs propres positions. Si vous n’êtes pas pour Israël, vous ne pouvez qu’être antisémite. Si vous prétendez comprendre les revendications du peuple palestinien, vous soutenez également, du coup, le Hamas et toute la clique internationale des terroristes.

Dans l’un des fragments du livre de Lucas Catherine qui m’ont particulièrement touché figure une citation extraite de « Fighting the Media War for Israël » (Mener la guerre médiatique au profit d’Israël) et du Hasbara Handbook (Manuel de propagande sioniste), deux manuels qui ont trait à la communication sur « the situation » et qui ont été rédigés à l’usage des porte-parole israéliens (entre-temps repris par tous les défenseurs de la politique israélienne). On y trouve toute une série de « ne dites pas… mais dites plutôt » qui sont proposés afin d’enjôler les adversaires de la politique israélienne et pas seulement de les heurter. Ou comment les stratégies de la communication peuvent se muer en une arme efficace.

En même temps que la progression constante et ininterrompue avec laquelle les gouvernements israéliens successifs poursuivent la construction des implantations illégales, l’isolement, la discrimination, les sanctions, les humiliations et les tracasseries dans le but d’éloigner les Palestiniens suscitent un sentiment étouffant de détresse et de désespoir.

Entre autres en raison des implantations, la solution à deux États est définitivement devenue impossible. Si nous examinons la situation actuelle, nous voyons un territoire dans lequel vivent au moins deux communautés, et depuis suffisamment de temps pour pouvoir dire que toutes deux ont le droit d’y rester. Si la communauté qui détient le pouvoir se prétend une démocratie séculière occidentale moderne, il ne reste alors qu’une seule option, en fin de compte : un seul État et une personne une voix.

Le temps joue en faveur d’Israël, le statu quo signifie un gain. Cela revient à étouffer dans l’œuf toute protestation violente et, naturellement, à ressortir de nouveau les discussions éculées sur « the situation ». Pendant ce temps, Israël peut poursuivre tranquillement sa colonisation, il est de bon ton de criminaliser et d’interdire BDS et autres organisations pour les droits de l’homme (comme, en Israël même, B’Tselem et « Breaking the Silence » également, par exemple), on peut demander à une organisation culturelle subventionnée de signer un document dans lequel elle fera serment de loyauté inconditionnelle envers l’État d’Israël et interdire l’accès au territoire durant des années aux fouineurs étrangers (comme ce fut le cas récemment pour Brigitte Herremans, spécialiste du Moyen-Orient dans l’organisation Broederlijk Delen.

Mais, dans ce cas, le temps est également une bombe à retardement. Combien de temps cette oppression et ces humiliations pourront-elles se poursuivre encore ? Car, dans les deux camps, cela provoque surtout une radicalisation croissante.

Comment le gouvernement israélien peut-il être mis sous pression afin de trouver une solution durable à une situation criminelle qui, entre-temps, dure depuis plus de 70 ans déjà ? Quand les condamnations internationales ne resteront-elles plus lettre morte, mais donneront suite à des sanctions concrètes et réelles ? Pendant ce temps, le boycott académique et culturel international reste un important moyen de pression non violent.

Mais je rejoins également Lucas Catherine quand il insiste sur la gigantesque responsabilité de la communauté juive en dehors d’Israël. Les gouvernements israéliens successifs ont toujours été extrêmement sensibles aux critiques émanant de cette diaspora.

Il faut néanmoins considérer les deux camps, dans cette histoire. Mener une pression extérieure est une chose, mais il convient également d’encourager le soutien des initiatives qui cherchent sincèrement la collaboration entre Israéliens et Palestiniens. Et cela peut aller du soutien des critiques (comme le journaliste et écrivain Gideon Levi) à l’encouragement et au soutien de projets (économiques, politiques, scientifiques ou artistiques). Les partisans et adversaires du boycott (culturel) devraient pouvoir s’entendre, là !

Imaginez : la Palestine historique comme lieu où Juifs et Arabes vivent les uns avec les autres non seulement dans la paix et dans le respect mutuel, mais progressent également et œuvrent ensemble à la réalisation d’un monde qui serait la somme de ce que leurs deux mondes ont à proposer de meilleur. Comme cela a déjà constitué plus souvent une évidence à divers moments de leur longue histoire commune, laquelle s’étend sur plusieurs siècles. »

Alain Platel, chorégraphe, metteur en scène


Publié le 6/9/2017 sur De Wereld Morgen
Traduction : Jean-Marie Flémal

(*) Le livre est paru en néerlandais chez EPO

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