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Alain Gresh : «La question palestinienne reste au centre de toutes les crises au Proche-Orient»

Alain Gresh

A l’occasion de la parution de l’ouvrage « Un chant d’amour : Israël-Palestine, une histoire française », aux éditions La Découverte, Alain Gresh, spécialiste du Proche-Orient et directeur d’Orient XXI, revient dans cet entretien sur l’histoire des relations bilatérales et les conséquences de la capitulation politique de la France dans un contexte régional marqué par une recomposition des rapports des forces.

Dans votre ouvrage, vous expliquez que la vision du général de Gaulle, qui a rétabli de la raison dans les relations franco-israéliennes, va devenir l’une des constantes de la diplomatie française pendant 30 ans. Comment expliquez-vous le positionnement de de Gaulle à contre-courant de l’opinion dominante à l’époque ?

Je voudrais tout d’abord rappeler qu’« Un chant d’amour » couvre 50 ans de politique française. Cette bande dessinée débute avec la guerre de Juin 1967, très importante du point de vue des transformations régionales mais elle inaugure également la politique française des trente années qui vont suivre. Il y a eu à l’époque une mobilisation considérable en faveur d’Israël au sein de l’opinion française et de l’ensemble de la classe politique, à l’exception du Parti communiste. Les médias qui étaient violemment anti-arabes et pro-israéliens ont suscité une véritable émotion populaire.

La mobilisation des milieux intellectuels et des milieux du spectacle n’était pas en reste. Dans ce contexte, la position de de Gaulle était tout à fait étonnante puisqu’il s’inscrit en faux avec l’opinion publique, les partis politiques, à l’exception des communistes et ses plus proches collaborateurs. Cette position n’était pas fondée sur une hostilité fondamentale à l’égard d’Israël puisqu’il était lui-même plutôt admiratif du mouvement sioniste.

De Gaulle était néanmoins lucide et considérait que la guerre entraînerait des conséquences désastreuses dans la région. Il avait parfaitement compris que l’occupation signifiait la répression qui ferait naître une résistance assimilée par l’occupant au terrorisme ; c’est donc un cycle sans fin. La ligne de de Gaulle sera maintenue par ses successeurs, y compris Valéry Giscard d’Estaing considéré comme un anti-gaulliste, partisan de l’Algérie française, réputé pour sa sympathie à l’égard d’Israël.

Quelles sont les raisons qui expliquent l’unanimisme en faveur d’Israël en 1967 ?

Les raisons sont doubles. Je crois qu’il y avait une inquiétude réelle quant à l’idée de destruction de l’état d’Israël 20 ans seulement après la Seconde Guerre mondiale. Cette inquiétude apparaît notamment dans la position de Sartre qui, pourtant, a eu une attitude extrêmement courageuse durant la Guerre d’Algérie.

Mais pour comprendre cette union sacrée en faveur d’Israël, il faut évoquer le poids de l’impensé colonial et l’esprit de revanche après l’indépendance de l’Algérie. Le slogan «Israël vaincra» n’est pas sans rappeler «OAS vaincra» et une partie des pieds-noirs ont participé à ses mobilisations.

Comment analysez-vous le virage de la diplomatie française sous le deuxième mandat de Jacques Chirac qui va conduire à un renforcement des relations franco-israéliennes au mépris du réalisme le plus élémentaire et en dépit de toutes les évolutions qui ont donné raison à de Gaulle ?

Le paradoxe, c’est qu’au moment où les thèses françaises triomphent avec l’idée de la nécessité d’un deuxième Etat palestinien et de négociations avec l’OLP, la diplomatie française va infléchir sa ligne. Après 2003 et la position louable de la diplomatie française contre l’invasion de l’Irak, Jacques Chirac, qui s’inquiète des représailles américaines, tente de renouer à tout prix avec les Etats-Unis et Israël. Mais c’est surtout sous le mandat de Sarkozy qu’une nouvelle représentation du rôle de la France s’impose : Paris fait partie intégrante du camp occidental et son meilleur allié est Israël.

Il s’agit d’un tournant silencieux, car dans le fond il n’y a pas eu de changement de doctrine, le principe reste le rejet de la colonisation et la réaffirmation de la solution à deux Etats. Le changement se traduit essentiellement par le renforcement des relations bilatérales à un niveau jamais atteint depuis les années 1950, indépendamment de la situation dans les Territoires occupés et de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens.

Le gouvernement français a donc une attitude assez difficile à combattre qui consiste à réaffirmer sa doctrine dans le discours tout en validant le récit d’une égalité entre occupant et occupé, entre une partie qui ne dispose d’aucune arme de négociation alors qu’Israël a mille et un leviers de pression permanente. La posture déclaratoire : «Il faut un Etat palestinien en Cisjordanie et Gaza avec Jérusalem-Est comme capitale» ne s’accompagne d’aucune volonté de pression sur Israël.

Non seulement il n’y a pas de mesures de rétorsion, mais pour des raisons internes à la politique française nous assistons à une tentative de criminaliser le mouvement politique de solidarité BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanction) grâce à la politique extrêmement active d’ingérence israélienne. Je crois également que la question de la guerre contre le terrorisme et de l’islamisme radical a contribué à brouiller les cartes en imposant l’idée que la France est aux côtés d’Israël dans la lutte contre le terrorisme.

Ce soutien inconditionnel de la France à Israël n’est-il pas en total contradiction avec ses intérêts dans la région ?

Sur ce point, il faut interroger l’attitude des pays arabes. Il n’y a aucune adéquation entre le discours et leur volonté de pression sur les partenaires occidentaux d’Israël. Les intérêts de la France ne sont pas menacés puisqu’on ne voit pas aujourd’hui de pays arabe qui fasse pression politiquement sur ce dossier. Le seul élément positif, c’est finalement que la question palestinienne reste au centre de toutes les crises au Proche-Orient.

Tant que l’on n’ira pas dans la voie d’une solution, nous aurons du terrorisme chez nous. La Palestine est le symbole de l’injustice des politiques occidentales dans la région depuis 80 ans et c’est aujourd’hui la dernière question coloniale qui doit être réglée. En dépit du désintérêt des régimes arabes sur cette question, la Palestine n’en demeure pas moins le point d’unité de tous les peuples arabes aujourd’hui divisés sur de nombreux sujets, elle fait l’unanimité.

La France aurait donc à gagner du point de vue de son autorité en revenant à une relation moins passionnelle avec Israël. Il faut rappeler que lorsqu’en 1980 Paris fait adopter la déclaration de Venise par les 6 pays de la CEE, affirmant le droit des Palestiniens à l’autodétermination et le principe de la négociation avec l’OLP, elle le fait contre les Etats-Unis et contre Israël. Mais je crois qu’aujourd’hui dans un contexte de crise économique et de crise de l’Europe, le Proche-Orient n’est plus une priorité stratégique pour la France.

La France a mené sous Hollande une politique qui a consisté à développer le partenariat avec les pays du Golfe en particulier. Avec le renforcement des relations économiques entre les Etats-Unis et les pays du Golfe, la concurrence entre Washington et Paris ne pourrait-elle pas peser sur le positionnement politique français et favoriser une ouverture sur le marché iranien ?

Il faut avoir à l’esprit que la position de de Gaulle procédait en partie du fait qu’à partir de 1962, il décide de renouer avec le monde arabe, il invite le vice-président égyptien Abdel Hakim Amer en France, il rencontre le roi Hussein de Jordanie et développe une véritable politique en direction des pays arabes. Les relations avec le Golfe ont toujours été importantes et se sont approfondies dès les années 1980 dans le contexte du boom pétrolier. Le problème qui se pose aujourd’hui, c’est qu’en dehors des pays du Golfe et de l’Iran il n’y a plus de marché, l’Irak, la Syrie, la Libye ont disparu. La volonté française d’être présente sur le marché iranien est réelle, elle s’exprime à la fois sur le plan officiel gouvernemental et dans les médias.

Le débat au sein de la classe politique française a été important, le néo-conservatisme a eu la haute main sur la diplomatie française après le départ de Chirac qui a tout de même résisté. Jusqu’à présent, les contradictions existent, et de ce point de vue je pense que la critique de Macron à l’encontre du néo-conservatisme est quelque chose de positif. En revanche, il est encore trop tôt pour déterminer si sur le dossier palestinien nous assisterons à des changements.

 Cela dépendra sans doute des dynamiques de terrain et des évolutions politiques. Entre le Hamas enfermé à Gaza sans stratégie claire et l’Autorité palestinienne qui collabore avec l’occupation, il ne reste que la voie de la société civile à travers notamment le mouvement BDS dont l’importance est de mobiliser sur la question fondamentale de l’égalité face à la politique d’apartheid.


Publié le 29/6/1951 sur El Watan.com
Propos recueillis par Lina Kennouche

Alain Gresh. Alain Gresh étais rédacteur en chef du mensuel Le Monde diplomatique pendant une dizaine d’années. Il est maintenant directeur du journal en ligne OrientXXI.info. Il est président de l’Association des journalistes spécialisés sur le Maghreb et le Moyen-Orient (AJMO). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont “De quoi la Palestine est-elle le nom?”, et “Israël, Palestine, vérités sur un conflit (1917-2017)”.

La Plate-forme Charleroi-Palestine avait organisé une conférence-débat particulièrement bien réussie avec Alain Gresh et Tariq Ramadan en 2011. D’autres articles d’Alain Gresh, ou parlant de lui, sont publiés sur ce site.

Alain Gresh participera au débat « Palestine : 100 ans de complicité « , le samedi 16 septembre à ManiFiesta à Bredene, de 11 h à 13 h, avec Richard Falk, co-auteur du rapport de la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO) des Nations-Unies sur l’apartheid israélien, appelant au boycott d’Israël, et retiré immédiatement après sa sortie. Ce débat est organisé par: Intal, M3M, la Plate-forme Charleroi-Palestine, ABP, Palestina Solidariteit et COMAC.

 

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