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Ahed et Elor, deux histoires parallèles qui symbolisent le racisme profond d’Israël [+MàJ]

Un tribunal militaire israélien a approuvé un accord de “plea bargain1 entre la défense et l’accusation, aux termes duquel Ahed Tamimi est condamnée à une peine de prison de huit mois d’emprisonnement, en plus d’une amende de près de 1.500 dollars.  Ahed, qui a eu 17 ans en janvier, était accusée d’avoir agressé des soldats le 15 décembre et incité à la violence, après la diffusion d’une vidéo enregistrée par sa mère Nariman, montrant Ahed et sa cousine Nour giflant et poussant deux soldats israéliens lourdement armés qui pénétraient dans la propriété familiale des Tamimi à Nabi Saleh.

Plusieurs des charges initialement invoquées par l’accusation – qui rendaient l’adolescente passible de 10 ans de prison – ont été abandonnées, ce qui explique que la peine soit inférieure à ce qu’on avait pu craindre.

Cela ne doit cependant pas occulter deux événements à mettre en parallèle qui se sont produits en Israël avant que cette issue de “l’affaire Ahed” soit connue, car ils mettent en évidence la nature de l’institution et la mentalité foncièrement raciste et colonialiste qui prévaut dans la société israélienne actuellement :

  • d’une part, la Cour militaire d’appel avait refusé à Ahed Tamimi, le droit d’avoir un procès public, affirmant cyniquement qu’un procès à huis clos serait “au mieux de ses intérêts”. Comme si les tribunaux militaires israéliens qui jugent les Palestiniens sous occupation, et qui prononcent des condamnations dans plus de 99% des cas, et n’hésitent pas à emprisonner des enfants (illégalement détenus en territoire israéliens et systématiquement maltraités) se souciaient de l’intérêt supérieur des accusés palestiniens ! 
  • d’autre part, la commission militaire israélienne des libérations conditionnelles a décidé d’écourter d’un tiers la peine du soldat [franco-israélien] Elor Azaria, condamné pour avoir tiré à bout portant une balle dans la tête d’un Palestinien blessé gisant à terre, à Hébron en 2016. Azaria avait été initialement condamné à la peine dérisoire de 18 mois de prison, presque immédiatement ramenée à 14 mois sur décision du chef d’état-major de l’armée. Elle est donc désormais réduite à 9 mois.  

Ahed, sans autre arme que son courage et sa détermination.

Dans le cas d’Ahed Tamimi, de nombreux Israéliens voulaient qu’on lui fasse payer le prix de l’offense insupportable que constitue le fait d’avoir giflé un soldat de l’armée d’occupation israélienne 2. Certains ont suggéré qu’elle devrait être enfermée “dans le noir, sans témoins ni caméras” (selon les propos du journaliste israélien “centriste” Ben Caspit), ou qu’elle devrait “finir ses jours en prison” (le ministre de l’Éducation et de la diaspora, le fasciste Naftali Bennett).

La décision de tenir son procès à huis clos avait été prise dès la première audience. Le juge militaire avait estimé qu’il était dans l’intérêt supérieur d’Ahed Tamini d’être jugée à l’abri des regards du public, et le juge d’appel a confirmé ce point de vue – malgré le fait que le parquet militaire (l’accusation) ne s’était pas opposé à un procès public.

Le tribunal a décidé ce qui est le mieux pour le tribunal, et non ce qui est bon pour Ahed”, a déclaré l’avocat de la défense, Gaby Lasky, aux journalistes. 

La Cour d’appel militaire a tenté d’expliquer sa position en se présentant comme s’il s’agissait d’un tribunal civil normal:

«L’expérience accumulée au cours des huit années d’existence du tribunal militaire pour mineurs nous a appris que donner au mineur et à sa famille une réelle chance de présenter leurs arguments dans un cadre intime de procédures qui ne sont pas ouvertes au grand public est une composante fondamentale de mener des procédures justes et équitables. En cela, le processus judiciaire devant les tribunaux militaires n’est pas différent du processus devant un tribunal civil.

Par conséquent, même si la procédure devant un tribunal militaire pour mineurs est légèrement différent de celui d’un tribunal civil, il convient également que la procédure à huis clos dans le cas des accusés mineurs soit la règle et correspond généralement l’intérêt supérieur du mineur». (cité dans Haaretz).

L’idée que ce système judiciaire militaire soit un système de justice «normal» est contredite par l’éminent avocat israélien des droits de l’homme Michael Sfard:

«La loi militaire israélienne n’a rien à voir avec la justice», a-t-il déclaré le mois dernier. «Il est établi pour qualifier de criminel tout acte de résistance, violent ou non-violent» et le système judiciaire militaire n’est qu’une autre branche d’une armée d’occupation.

«Il ne s’agit pas de justice», a-t-il expliqué. «Son objectif principal est de freiner toute tentative de résistance et de renforcer le contrôle sur la population».

Fadi Quran, un des principaux responsables de l’organisation américaine Avaaz , coordinateur de la campagne “Free The Tamimis”, a souligné l’hypocrisie de la décision de la Cour d’appel :

«Alors que l’armée israélienne et le juge prétendent qu’ils veulent un procès à huis clos dans l’intérêt de Ahed, celle-ci a été menacée d’agression sexuelle et de meurtre, l’armée a télévisé son arrestation et a attaqué sa famille», a déclaré Quran à Yumna Patel. «Israël a fait un effort immense pour la mettre en danger en la mettant au devant de la scène publique ces quatre derniers mois et en ciblant sa famille depuis 10 ans. Il est hypocrite maintenant de prétendre qu’ils veulent protéger sa vie privée lorsqu’ils l’ont déjà violée des centaines de fois»

Tout cela ne dérangera guère la plupart des Israéliens, qui veulent que l’affaire Ahed s’en aille tranquillement de la scène publique. Que le prix qu’on veut lui faire payer soit «exigé» d’elle discrètement, sans témoins et sans caméras – ils n’ont pas envie d’en savoir plus.

Elor Azaria, meurtrier de sang froid et héros
de la société israélienne (presque) entière

Et maintenant venons-en à la question parallèle qui était une grande préoccupation pour tant d’Israéliens : la libération anticipée d’Elor Azaria.

Les appels pour le pardon immédiat et complet d’Azaria ont fusé de l’ensemble du spectre politique israélien l’année dernière, y compris le leader de l’Union Sioniste “de gauche”, Shelley Yachimovitch.

En ce qui concerne la récente décision de libération conditionnelle, le Jerusalem Post note que «la libération anticipée par la Commission des libérations conditionnelles des Forces de défense israéliennes (FDI) devrait être accueillie positivement par une grande partie de la classe politique du pays».

Israël a dû en passer par un procès, avec la faible condamnation qui en a résulté, afin de fournir un semblant de justice dans une affaire où un meurtre de sang-froid avait été filmé en plein jour. Bien entendu, l’accusation a été réduite pour commencer, de meurtre à «homicide involontaire coupable», car, comme l’a répété le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, «nos soldats ne sont pas des assassins». Le seule fait de suggérer une telle éventualité est considéré comme une prise de position extrême et dangereuse en Israël.  La députée israélo-palestinienne Haneen Zoabi a été exclue du parlement pour une semaine pour avoir fait cette affirmation sacrilège.

Donc, Elor Azaria est une sorte de héros pour beaucoup en Israël, où on le considère comme un bouc émissaire qui «paie pour nous tous». Le juger était important pour les libéraux 3, car cela permettait de préserver les apparences, et de ne pas afficher ouvertement qu’Israël accorde une pleine impunité aux meurtriers, bien que les camarades de régiment d’Azaria aient témoigné que de tels cas se produisent “des tonnes de fois” (mais ne sont pas filmés).

Azaria a été traité, commodément, comme une exception, une aberration. Mais pour ses partisans qui pensent qu’il a fait ce qu’il convenait de faire en tuant un Palestinien blessé et sans défense, Azaria est le héros qui paie pour les péchés des «politiquement corrects» qui l’ont traîné devant des juges.

[MàJ] Yaniv Kubovich précise dans Haaretz que lors de la réunion de la Commission des libérations conditionnelles, la représentante de l’accusation, Sharon Zagagi Pinhas, s’est prononcée contre la libération conditionnelle à la moitié de la peine initialement prononcée, car si elle ne pense pas qu’il constitue un danger pour la société israélienne (le fait est qu’il n’est sans doute dangereux que pour les Palestiniens, ce qui est donc par définition négligeable), elle relève néanmoins qu’à aucun moment il n’a endossé la responsabilité de son acte, dont elle a souligné qu’il était prémédité, qu’il n’était basé ni sur une erreur ni sur la négligence, et qu’il avait considérablement nui au moral de l’armée. Et évidemment Azaria n’a jamais exprimé le moindre remords.

Samir Awad

Il y a un autre cas récent qui démontre cette attitude : dans une affaire récente concernant l’assassinat de Samir Awad, un Palestinien de 16 ans à Budrus, les avocats de la défense des deux soldats poursuivis ont fait valoir que «condamner ces soldats serait une application sélective de la loi, puisqu’il est rare qu’un acte d’accusation soit prononcé contre des soldats de l’armée israélienne qui tirent sur des Palestiniens et les tuent» (selon Haaretz).

Les avocats ont présenté des données provenant de l’armée montrant qu’au cours des sept dernières années, sur 110 cas dans lesquels des soldats avaient abattu et tué des Palestiniens, seulement quatre mises en accusation ont été prononcées. Dès lors puisque le plus souvent, la justice n’est pas appliquée aux soldats qui tuent, pourquoi choisir les soldats dont ils assurent la défense et leur refuser l’impunité habituelle dont bénéficient tous les autres ?

Logique, non ?
[MàJ] Précision : lors de la négociation entre l’accusation et la défense, les avocats ont refusé une proposition  consistant en une peine de trois mois de… travaux d’intérêt général, ce qu’ils jugent inacceptablement sévère.

Muhammad al-Kasba. 2 balles dans le dos, 1 dans la têté. Zéro compte à rendre pour le meurtrier…

Comme si cela ne suffisait pas, il y a le cas du colonel Israel Shomer, cité par Yael Marom dans son article publié par +972mag.com. En juillet 2015, Shomer, qui était à l’époque commandant de brigade en Cisjordanie, a abattu et tué Muhammad al-Kasba, 17 ans. L’adolescent avait jeté des pierres sur la jeep militaire blindée de Shomer, après quoi l’officier était sorti du véhicule et avait commencé à le pourchasser, avec un autre soldat. À un certain moment, Shomer a ouvert le feu. Deux balles ont frappé l’adolescent dans le dos et une autre dans la tête. Shomer n’était pas en danger. Un an après l’incident, l’accusation militaire a classé l’affaire et a décidé que Shomer ne serait pas poursuivi.

Cette mansuétude contraste singulièrement avec le traitement réservé à des civils palestiniens, que raconte Nir Hasson dans Haaretz le 22 mars : «Trente-quatre secondes. C’est le temps qui s’est écoulé entre le début de l’attaque à l’arme blanche dans laquelle Adiel Coleman a été assassiné dimanche et le moment où la police est arrivée et a tué l’assaillant, Abed al-Rahman Bani Fadel

Cela signifie que les témoins de la scène et les commerçants qui se trouvaient sur les lieux n’ont que 34 secondes pour réagir à ce qui se passait. Certains ont seulement réalisé ce qui se passait quelques secondes après le début de la lutte; d’autres n’ont pas compris pas du tout quand Coleman et Fadel les ont dépassés. Mais selon la police, cette courte période de quelques secondes a suffi à huit Palestiniens pour se rendre coupables du crime de “ne pas empêcher un crime”, qui est passible d’une peine de deux ans de prison. Lundi, la police a arrêté ces huit [palestiniens], parmi lesquels un garçon de 15 ans et deux sexagénaires, respectivement âgés de 67 et de 62 ans».

Il convient de noter que dans la foulée immédiate du crime d’Elor Azaria, des enquêtes d’opinion ont montré que 57% des Israéliens juifs étaient d’avis qu’aucune enquête ou détention d’Azaria n’était nécessaire, et que 95% estimaient que ce n’était pas un meurtre. Ces sondages montrent essentiellement que la plupart des Israéliens pensent qu’il devrait être possible de tuer les Palestiniens en toute impunité. 

Il ne s’agit pas que d’une impunité judiciaire, mais aussi d’une impunité morale. Les soldats qui occupaient la maison et le village de la famille Tamimi sont censés, aux yeux de la société israélienne, être considérés comme des êtes moraux. Les gifler c’est pécher contre cet statut moral. On n’a pas le droit de gifler ces soldats israéliens moraux qui tirent sur les enfants – comme ils l’ont fait pour le cousin d’Ahed Tamimi, Muhammed, juste avant sa fameuse gifle au soldat. On n’a pas le droit de les offenser de cette manière. Une telle action est de nature à «retourner l’estomac» de n’importe quel Israélien (selon les termes de Ben Caspit, à nouveau) et à faire bouillir leur sang. 4

Donc Ahed Tamimi devait rester emprisonnée jusqu’à la fin de la procédure 5 (parce qu’elle aurait pu, Dieu nous en préserve, gifler à nouveau), et on envisageait froidement qu’elle puisse être condamnée, au terme d’un procès à huis clos, à une peine allant jusqu’à 10 ans de prison pour cette gifle.

Parce que contrairement au meurtre commis devant de nombreux témoins et sous l’œil d’une caméra par Azaria, avec une arme à feu mise entre ses mains par l’État (un meurtre que presque tous les Juifs israéliens ne discernent pas même quand ils le regardent), le cas de Ahed était une bien plus grande complexité.

Un débat public risquait de mettre cruellement en évidence la farce qu’aurait constitué ce procès, où l’occupation israélienne devait tailler sur mesure un costume de terroriste pour Ahed, alors que la preuve principale produite par l’accusation (une vidéo également) mettait seulement en évidence la disproportion des forces entre des soldats casqués et surarmés et aucunement en danger et une frêle jeune fille blonde n’ayant pour armes que son courage et sa détermination.

Azaria va sortir de prison au plus tard le 10 mai – seulement 9 mois après avoir commencé à purger sa peine. Des sources proches du président israélien Rivlin suggèrent qu’il pourrait écourter encore davantage la peine d’Azaria. Rivlin avait d’abord refusé de pardonner Azaria après la réduction du chef d’état-major, mais les sources suggèrent qu’il pourrait encore ajouter réduire de quelques semaines supplémentaires de la peine afin qu’Azaria soit libéré à temps pour participer à la célébration de la fête de l’indépendance israélienne, le 18 avril, et avant l’inauguration prévue de l’ambassade étatsunienne à Jérusalem.

Alors qu’Israël célébrera son “indépendance”, en plus de la ruine et de l’exil des Palestiniens, Elor Azaria pourra célébrer sa ‘libération” en plus de la ruine de la vie d’Ahed Tamimi, sans que la fin de sa captivité ne soit en vue, même quand elle sortira de prison.

Comme tous les Palestiniens de son âge, elle n’a jamais vécu libre, et dans leur très grande majorité les Israéliens comptent bien que cela ne change pas.

L.D.                        


Le texte ci-dessus est une adaptation et une actualisation de l’article de Jonathan Ofir pour le site Mondoweiss.com , publié le 21 mars 2018.  Des précisions supplémentaires proviennent de Haaretz et de 972mag.com (voir liens dans le texte) – Adaptation et traductions : Luc Delval

Jonathan Ofir est un musicien, chef d’orchestre et auteur, basé au Danemark.

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Notes   [ + ]

1. plea bargain” : équivalent mutatis mutandis dans la procédure pénale israélienne de la “comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité” dans certains pays européens. L’accusé reconnaît certains faits, la peine est négociée (à la baisse quand il s’agit d’un Israélien, ou pour éviter la prolongation indéfinie d’une détention administrative sans jugement quand c’est un Palestinien). Dans le cas d’Ahed Tamimi, il était dans l’intérêt de l’institution militaire israélienne d’abréger autant que possible la procédure, vraisemblablement dans l’espoir que l’ado quitte la scène médiatique mondiale, où l’image d’Israël est mise à mal jour après jour, la campagne de diffamation contre la famille Tamimi entreprise par la propagande israélienne ayant manifestement fait long feu.

Comme le note le mouvement SAMIDOUN, «Il est important de comprendre le contexte des négociations “plea bargain” en Palestine occupée. Malgré les affirmations contraires de l’occupation israélienne, pour les Palestiniens, le “plea bargain” est essentiellement un choix sans alternative significative, plutôt qu’une reconnaissance de ‘culpabilité’. Plus de 95% […] des affaires judiciaires militaires se terminent par un “plea bargain”. L’alternative n’est pas du tout une solution pour les Palestiniens, puisque les tribunaux militaires acceptent des preuves douteuses et des preuves obtenues par la torture et existent en tant que partie intégrante du système carcéral de l’occupation, la clarté juridique et les arguments solides ont peu de poids pour obtenir la libération des accusés Palestiniens, [fussent-ils totalement innocents]. Dans ces cas, le “plea bargain” n’est pas un accord entre égaux, mais simplement une forme imposée de condamnation par un tribunal militaire aux mains de l’occupation israélienne».– NDLR

2. Lorsque l’incident a été connu en Israël, de nombreuses voix se sont élevées pour reprocher aux soldats bousculés, et surtout à celui qui a été giflé, de ne pas avoir fait usage de leurs armes pour riposter. Beaucoup d’Israéliens auraient, à en juger par ces réactions, trouvé tout naturel que Ahed Tamimi et sa cousine, et pourquoi par la mère de Ahed, qui filmait l’algarade, soient abattues sur place pour avoir ainsi outragé les représentants du “peuple élu” en armes. – NDLR
3. la gauche”, quoique ce terme n’ait strictement plus aucun sens en Israël, où elle est virtuellement inexistante – NDLR
4. De nombreux Israéliens sont convaincus que les Palestiniens ont eu et ont toujours partie liée avec les nazis pour l’extermination des Juifs d’Europe, et qu’ils poursuivent toujours ce dessein historique.  – NDLR
5. Elor Azaria avait été remis en liberté après sa condamnation en première instance, en attendant le procès en degré d’appel – NDLR