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« Adorez Dieu par la Nakba » : La marche de Jérusalem célèbre l’occupation israélienne avec une ferveur messianique

Dan Cohen et David Sheen

Le quartier musulman de la Vieille Ville de Jérusalem a été débarrassé de ses habitants palestiniens à la veille du congé de Ramadan, le 5 juin, pour faire place à un défilé de drapeaux organisé par les nationalistes religieux juifs qui célèbrent la conquête par Israël de la moitié orientale de la ville, quarante-neuf années plus tôt.

« Adorez Dieu par la Nakba » : Une marche annuelle célèbre l’occupation israélienne.

Propriétaires de boutiques, marchands ambulants et passants faisant leurs courses pour préparer la fête de célébration de cette soirée ont été chassés des rues rejoignant l’itinéraire choisi par les organisateurs de la marche et approuvé par la Cour suprême d’Israël. Tenus à distance sûre derrière les barricades de la police, les résidents palestiniens de Jérusalem ont regardé en silence les Juifs ultra-nationalistes qui défilaient dans le quartier tout en chantant des chants de louanges à Yahweh et en appelant au nettoyage ethnique des non-Juifs.

Presque tous les commerçants sur le parcours de la marche avaient posé les volets sur leurs portes, tandis que d’autres avaient pris la précaution supplémentaire de couvrir de bande adhésive les serrures et cadenas de leurs portes, afin d’empêcher les participants au défilé de les saboter, une pratique habituelle lors des années précédentes.

Des dizaines de milliers d’Israéliens ont mis des heures à défiler sous la monumentale Porte de Damas et à se frayer un chemin par les ruelles du quartier musulman, avant d’atteindre leur destination finale, l’esplanade sacrée du Mur des Lamentations, où l’on proposait des spectacles musicaux et toute une série de discours par des hauts responsables religieux et politiques.

La détermination d’affirmer la souveraineté juive dans les quartiers à majorité musulmane de la Vieille Ville de Jérusalem n’était pas la seule cause de préoccupation, pour certains participants. L’opposition à un plan du gouvernement visant à diviser le Mur des Lamentations en zones de prière avec ou sans séparation des sexes motivait également bon nombre d’entre eux.

Ces dernières semaines, des pressions émanant de la coalition ultra-orthodoxe de Netanyahou avaient convaincu ce dernier de renoncer à son premier engagement à soutenir la construction d’une zone de prière mixte dans la partie sud du Mur des Lamentations. La marche aux drapeaux était une occasion pour les forces religieuses conservatrices de réaffirmer leur position intransigeante vis-à-vis de la moindre concession aux juifs libéraux quant au lieu sacré.

Certains marcheurs portaient des autocollants et brandissaient bien haut des calicots critiquant le plan proposé en faveur d’un espace de prière égalitaire. Sur le traditionnel matériel de campagne, on pouvait lire : « On ne divise pas un cœur – Pas de compromis à propos du Kotel [Mur des Lamentations] ». À la fin du défilé, le rabbin du Mur des Lamentations, Shmuel Rabinovitch, se faisait l’écho de ces sentiments dans un discours de célébration, en affirmant qu’il ne fallait absolument pas toucher à la disposition actuelle du site – avec séparation des sexes, conformément à l’orthodoxie :

« Puisse l’appel parvenir à tous les juifs du monde, qui ils soient et où ils se trouvent soient : Le Mur des Lamentations est un endroit qui unifie et qui consolide. Il est interdit de permettre à des querelles de créer des fissures dans le cœur battant de la nation juive. Ici, il nous faut agir selon la tradition de la Maison d’Israël, la Maison du père, la tradition éternelle d’Israël. À l’esplanade du Mur des Lamentations, avec l’aide de Dieu, les gens continueront à prier les uns à côté des autres, les religieux et les non religieux. Car, comme il est dit,  »Ma maison sera appelée une maison de prière par toutes les nations » – en raison de l’unité, et en raison de la tradition juive. D’ici, nous lançons un appel à laisser au Mur des Lamentations son rôle d’unificateur et de consolidateur. Nous avons obtenu la bonté de Dieu, afin de revenir ici, pour l’amour de l’unité. Ne la ruinez pas ! »

Mais les remarques de Rabinovitch étaient mesurées, démunies de certains de ces propos rudes qu’il a tenus dans le passé à l’adresse des juifs libéraux. Une jeune participante enthousiaste au défilé, arborant un autocollant de la gay pride sur son sac à dos, a également été repérée dans la foule. Sa présence semblait indiquer que les organisateurs de l’événement avaient suffisamment camouflé leurs intentions réactionnaires, rendant au moins la marche plus digeste pour certains sionistes libéraux.

Comme Orly Noy le rapportait la semaine dernière dans le site d’info libéral israélien Local Call, il y a eu des efforts concertés pour améliorer la perception de la marche chez les spectateurs. La police a réduit la longueur des hampes de drapeaux dont elle avait autorisé l’usage dans la Vieille Ville, tout en confisquant des planches et madriers qui auraient pu être utilisés pour agresser des Palestiniens et leurs biens. Certains jeunes Israéliens arborant des autocollants appelant au nettoyage ethnique des Palestiniens du pays les ont recouverts quand ils ont remarqué qu’on les filmait.

Mais le thème de l’expulsion des non-Juifs d’Israël n’a pas été éliminé de la marche – il n’a été qu’atténué par les autorités, afin d’apporter à l’événement un mince vernis de respectabilité. Les autocollants exhortant à chasser les Palestiniens du pays, du type « Il n’y a pas de coexistence avec eux – Transférez-les immédiatement ! », ont été distribués gracieusement durant tout le défilé par l’activiste d’extrême droite Baruch Marzel. Des jeunes Juifs chantaient « Puisse votre village brûler ! » tout en marchant vers la Vieille Ville. Une fois à l’intérieur, ils ont appelé les participants à adorer Yahweh tout en perpétrant plus de Nakba encore, n’hésitant pas à adopter le terme arabe même qui désigne l’épuration ethnique des Palestiniens accomplie par Israël en 1948.

En minimisant les appels les plus manifestes à chasser les Arabes hors du pays, les organisateurs de l’événement se sont arrangés pour relooker le plus grand rassemblement annuel de style « Mort aux Arabes » du pays en un show plus ou moins familial de soutien à la souveraineté israélienne sur la totalité de Jérusalem. Parmi les personnes qui peuvent tirer parti de l’institutionnalisation de la marche, toutefois, il n’y a pas que les partisans d’un État d’apartheid, ou ceux d’un nettoyage ethnique accéléré. Il y a aussi les avocats de la construction d’un temple juif sur le site d’Al-Aqsa.

Naguère considérés comme un mouvement marginal de messianistes, ces avocats du temple juif ont effectué des percées majeures, ces dernières années. Un nombre plus élevé que jamais de Juifs israéliens visitent le site chaque année et de plus en plus de législateurs israéliens expriment leur soutien à un changement dans le statu quo du site. Une longue liste de responsables du gouvernement, tant religieux que laïques, ont appelé à ratifier officiellement les rites religieux juifs sur le Mont. Avec l’entrée à la Knesset, le mois dernier, du dirigeant du Mouvement du Temple, Yehudah Glick, en tant que membre de la liste du Likoud, on ne peut que s’attendre à un accroissement des efforts pour appliquer la souveraineté juive au site de la mosquée.

Certains des t-shirts portés par les participants à la marche aux drapeaux appelaient à la destruction du Dôme du Rocher et à la construction d’un tempe juif sur le site d’Al-Aqsa.

Lors de la marche aux drapeaux même, bien des participants portaient des t-shirts arborant de façon voyante des dessins du temple juif que les messianistes espèrent bâtir, ainsi que des t-shirts ornés de représentations du Dôme islamique tel qu’il existe aujourd’hui accompagnées d’appels à sa destruction. Lors de la célébration de masse qui s’est tenue sur l’esplanade du Mur des Lamentations, à la fin de la marche, des officiels israéliens de haut profil ont profité l’un après l’autre de l’occasion pour appeler à l’accomplissement des prophéties juives qui demandent qu’un temple juif soit érigé là où une mosquée se dresse depuis plus d’un millénaire.

Shmuel Rabinovitch, le rabbin en charge du site du Mur des Lamentations depuis plus de vingt ans, a déclaré à la foule : « Nous demandons d’être dignes d’une rédemtion complète, de retourner au Mont du Temple, purifiés et sanctifiés. » Et, d’ajouter : « Nous vivons actuellement dans la prophétie et nous prions pour qu’elle s’accomplisse. »

David Lau, l’un des deux grands rabbins d’Israël et fils d’un ancien grand rabbin, a déclaré : « Déjà, la semaine prochaine, de même que nous avons été honorés de la fête de la Pentecôte, honorez-nous en faisant un pèlerinage ; de même que nous avons été honorés de vos premières démarches pour venir ici, honorez-nous en nous montrant la construction du Temple et réjouissez-nous par sa rénovation, en renvoyant les prêtres à leur culte [du Temple] et les Lévites à leurs chants et à leur musique. »

Moshe Leon, conseiller à la Ville de Jérusalem, a déclaré : « Ici, en face du site du Temple, lorsque nous tournons les yeux vers le Mont sacré, nous prions tous pour une rédemton totale, pour la construction rapide du Temple, et au cours de notre ère même. »

Uri Ariel, ministre israélien de l’Agriculture, a déclaré : « Entre le fleuve et la mer, il n’y aura que l’État d’Israël. Il n’y a pas deux États à l’ouest du Jourdain. Et le Mont du Temple est à nous ! Et il ne doit pas être partagé, ni avec le waqf (les autorités religieuses musulmanes), ni avec qui que ce soit ! La souveraineté réside dans le pouvoir de l’État d’Israël, il doit l’utiliser et l’appliquer partout et à tout moment. Nous le disons au Premier ministre Netanyahou, il est temps pour la souveraineté. Le temps est venu d’exercer la souveraineté sur le Mont du Temple. »

 

Simon « Simcha » Falic s’adresse à la foule, place du Mur occidental, lors des festivités de la Journée de Jérusalem, le 5 juin 2016.

L’idéologie sous-jacente de la marche a été exprimée le mieux par le seul orateur de l’événement qui ne soit pas un résident d’Israël, mais plutôt de son premier patron, les États-Unis : Simon Falic. Président d’une importante chaîne de magasins hors-taxe aux États-Unis, Simon « Simcha » Falic a eu l’honneur d’être intégré au programme parce que sa famille est la principale contributrice à la Fondation du patrimoine du Mur des Lamentations, qui gère le site sacré sous les auspices du Premier ministre.

La semaine dernière, le journaliste d’enquête de Ha’aretz, Uri Blau, révélait que la marche aux drapeaux de la Journée de Jérusalem  avait été financée par le cabinet du Premier ministre Netanyahou. Ces dernières années, Blau avait également fait savoir que la famille Falic était la principale contributrice à la campagne électorale personnelle de Netanyahou, et qu’elle était en outre la première contributrice de Lehava, un gang urbain juif, suprémaciste et violent qui suit les enseignements du rabbin d’extrême droite Meir Kahane et qui s’en prend aux couples mixtes judéo-arabes. Les insignes de Lehava ainsi que d’autres marques identificatrices kahabistes ont été aperçus tout au long du trajet du cortège et parmi les fêtards se trouvant au Mur des Lamentations.

Lors de la célébration au Mur des Lamentations, Falic a rassuré la foule en disant que les quarante-neuf années d’occupation militaire israélienne des territoires conquis en 1967 se justifiaient moralement. Il a également insisté pour que les Israéliens visitent la colline de Sion en bien plus grands nombres :

« Il y a quarante-neuf ans, les Forces de défense israéliennes ont conquis Jérusalem, la Judée et la Samarie. Nous devrions en être fiers ! Il n’y a pas de honte à cela ! Mieux vaut conquérir qu’être conquis . Ils disent que nous avons 70 000 participants ici, aujourd’hui. L’an prochain, ce sont 170 000 personnes qui vous attendent. Il y a plus d’amis dévoués qui vous attendent. Frères, venez, nous avons besoin d’un demi-million de personnes ici. »

La directive invitant à accroître le nombre de Juifs qui visitent le site de la mosquée al-Aqsa est une tactique déclarée du Mouvement du Temple. Accroître considérablement la présence juive sur le site fait partie de sa stratégie en vue de créer les pressions politiques nécessaires pour forcer le gouvernement israélien à modifier le statu quo du site et permettre un accroissement de l’activité juive sur place.

Une fois le contrôle exclusif retiré des mains du waqf jordanien, les messianistes juifs espèrent ériger un temple yahwiste sur le site, remplaçant la prière par des sacrifices quotidiens d’animaux et transformant l’ethnocratie quelque peu laïque d’Israël en une théocratie complètement orthodoxe. Sous le pouvoir religieux, tous les non-Juifs qui refusent de signer un contrat dans lequel ils acceptent de se soumettre à un sous-ensemble spécial de lois juives réservées aux sujets non juifs (les gentils) seraient déportés ou mis à mort.

En décourageant uniquement les manifestations les plus ouvertes du racisme élémentaire tout en imprégnant en même temps l’événement d’un sentiment ultra-nationaliste et d’une ferveur messianique, les organisateurs se sont arrangés pour faire passer la défilé comme modéré et « grand public », même si l’itinéraire de la marche a dépossédé temporairement les Palestiniens et que les manifestants ont exprimé ouvertement leurs espoirs effrénés de bientôt les déposséder pour de bon.


Publié le 16 juin 2016 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

 

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