Dans l'actu

A propos du retrait de la plainte déposée récemment au CPI

Majed Bamya

Nous avons publié le 6 août un article de Christophe Oberlin concernant le retrait de la plainte déposé récemment au CPI pour les crimes de guerre commis à Gaza par l’armée israélienne. Cette information a suscité beaucoup de réactions

interview majed bamiaUne réponse en deux temps nous est parvenu de Majed Bamya, qui a travaillé à la Délégation à Bruxelles avant de partir travailler au Ministère des affaires étrangères à Ramallah.

Nous la reproduisons ici.

 

1

Salamat chers amis, je reçois beaucoup d’interrogations sur le soi-disant retrait de la plainte devant la Cour Pénale Internationale.

Le sujet est compliqué, mais je vais tenter d’apporter quelques éclaircissements même si je ne suis pas un spécialiste du sujet. Le gouvernement palestinien avait fait une déclaration en 2009 pour reconnaître la compétence de la CPI suite aux massacres commis contre notre peuple à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009.

Le procureur général à l’époque a considéré que cette déclaration n’était pas recevable car il ne lui revenait pas de trancher le débat sur le statut de la Palestine, en déterminant s’il s’agissait bien d’un Etat pouvant saisir la cour ou pas. La plainte déposée récemment par le Ministre palestinien de la justice, s’appuie sur cette déclaration de 2009, en espérant que suite au vote par l’Assemblée générale des Nations Unies en novembre 2012 octroyant le statut d’observateur à l’Etat de Palestine, la procureur général lancera son enquête sur la base de la Déclaration de 2009.

Il s’agit là d’une contorsion juridique, qui tient probablement la route. Mais il y a un chemin désormais ouvert à la Palestine, qui est la ratification du statut de Rome qui a mis en place la CPI. Or, la décision d’une telle ratification n’a pas été prise.

Le Ministre des affaires étrangères palestinien a rencontré la Procureure à La Haye dans la perspective d’une telle ratification, qui serait un acte politique fort et fondamental.

Malheureusement des Etats puissants font pression sur nous pour préserver l’impunité d‘Israël plutôt que de faire pression sur Israël pour mettre fin à ses crimes de guerre. Enfin, il y a des discussions internes sur possible impact d’une telle décision, mais je crois qu’il y a un consensus national qui se dégage et que nous sommes nombreux à partager sur la nécessité de rejoindre la CPI.

Voilà les éléments que je peux apporter pour l’heure, et je vous appelle à continuer à être mobilisé pour mettre fin à l’impunité d‘Israël y compris en exigeant que vos Etats soutiennent une telle démarche palestinienne, et en continuant à nous appeler à saisir la CPI.

Nous savons que nous allons encore une fois être punis pour avoir exercé un droit légitime, où partout ailleurs on aurait félicité un Etat pour avoir fait une telle démarche, mais le prix que nous payons pour l’impunité d‘Israël est bien plus élevé.

Peut être un dernier commentaire, à tout moment où nous adhérons au statut de Rome, nous pouvons donner compétence à la Cour pour examiner toutes les violations depuis sa création, c’est à dire depuis 2002. Qu’on ratifie aujourd’hui, demain ou après demain, les crimes commis ces dernières semaines seront donc jugés. Le plus vite serait le mieux.

2.

Dans les dernières 24h, en faisant le tour des réseaux sociaux, je suis tombé sur des messages d’insultes, d’invectives, de donneurs de leçons.

Nous avons besoin du dialogue entre le mouvement national et le mouvement de solidarité, et nous avons besoin de vos critiques, et votre pression qui peuvent être une des manifestations de votre soutien et de votre solidarité. Mais nous n’avons pas besoin d’attaques, laissez nos ennemis communs s’en occuper. Et faites confiance aux Palestiniens qui savent être très critiques à l’égard des représentants politiques, et c’est leur droit le plus absolu.

Quand notre peuple s’est soulevé en 2000 contre l’occupation et la colonisation, droit légitime s’il en est, Israël, la puissance occupante, a non seulement tué des milliers de palestiniens, envahi toutes nos villes, imposé des couvre feu, elle a aussi détruit les institutions que nous avions passé des années à construire, et assiégé la présidence, et le symbole absolu de notre lutte, Yasser Arafat, pendant 4 ans, avant probablement de l’assassiner.

Personne n’a voulu ou pu arrêter la machine de guerre israélienne qui a alors assassiné les leaders palestiniens toute faction confondue et emprisonné des milliers de membres de nos partis politiques et services de sécurité.

En 2006, après avoir exercé notre droit démocratique de voter, Israël a gelé le transfert de l’argent de nos taxes (en bref c’est du vol). Cela couplé à un boycott occidental du gouvernement du Hamas puis du gouvernement d’unité national a privé de salaires pendant plusieurs mois 140 000 fonctionnaires de l’Autorité palestinienne, et de ressources près d’un million de palestiniens, provoquant une crise humanitaire gravissime et minant nos institutions de nouveau.

Quand nous avons décidé d’aller à l’ONU pour obtenir le statut de membre pour l’Etat de Palestine, le gouvernement israélien nous a accusé de terrorisme diplomatique (oui, rien que ça) et nous n’avons même pas trouvé la majorité nécessaire au Conseil de Sécurité, et lors du vote de l’Assemblée générale pour l’octroi du statut d’Etat observateur à la Palestine, certains Etats exigeaient que nous renoncions à notre droit de saisir la CPI pour nous soutenir, ce que nous avons refusé. Nous fûmes soumis à d’intenses pressions pour ne pas signer les conventions internationales liées au droit international humanitaire (Conventions de Genève) et droits de l’homme, ce que nous avons tout de même fini par faire.

Aucun pays au monde n’a été soumis à autant de pression, de menaces et d’attaques, pour avoir simplement exercé son droit de lutter contre l’oppression, y compris lorsque nous l’avons fait par des moyens politiques, juridiques, diplomatiques et pacifiques. Alors il nous arrive d’hésiter bien plus que ceux qui parlent en n’ayant pas à payer le prix de nos décisions.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas adhérer à la CPI, j’ai dit à plusieurs reprises qu’à mon avis nous devrions le faire immédiatement. Cela veut simplement dire que ceux qui attaquent les personnes au sein de nos institutions, où qui leur disent qu’ils ne font que parler et pas agir, oublient que nous avons des collègues à Gaza sous les bombes, et que nous avons des gens mobilisés sur le terrain en permanence, et que lorsque j’écris qu’il faut rejoindre la CPI, moi ou tout autre palestinien, les risques que nous prenons sont infiniment plus grands que n’importe qui disant ça ailleurs à travers le monde, que nous ne sommes pas seulement des diplomates ou des fonctionnaires, et que la plupart d’entre nous sont engagés politiquement, et parfois même sur le terrain.

Israël considère que les palestiniens ne peuvent pas se rebeller contre son oppression, ni par la parole, ni par les idées, ni par les manifestations, ni par les moyens militaires.

Nous avons 6000 prisonniers palestiniens, la plupart des civils. Nous avons près de 1900 morts palestiniens ces dernières semaines, quasiment tous des civils. Nous sommes le seul pays à avoir plus de 35 députés emprisonnés. Alors continuez à vous mobiliser pour la fin de l’impunité d’Israël et la fin de l’occupation et de l’oppression, mais sans tomber dans le piège de la division, sans vous tromper d’ennemis, en continuant à être exigeant comme nous sommes exigeants avec le mouvement de solidarité. Je crois au dialogue franc entre nous, pour la Palestine et son peuple. Mais je crois aussi au respect mutuel.

Et ceux qui ont envie d’être utiles à la Palestine, peuvent surtout dans ce moment critique se concentrer sur les choses suivantes :

  • mettre fin à l’impunité d’Israël, y compris en appelant votre Etat à soutenir la saisie de la CPI pour examiner les crimes de guerres commis, et d’exiger qu‘Israël coopère avec la commission d’enquête du Conseil des droits de l’Homme. Mais ce n’est pas suffisant, c’est très important de poursuivre la mobilisation en faveur de BDS. Dans ce cadre, demander à la Palestine de signer le statut de Rome est un élément important pour contrebalancer la pression contre une telle ratification, mais n’oubliez pas les autres éléments!
  • exiger la levée du siège inhumain et illégal sur la bande de Gaza, alors que beaucoup de pays plaident pour un retour à un statu quo criminel qui impose une mort lente à notre peuple
  • soutenir l’unité palestinienne
  • exiger la fin de l’occupation et l’apartheid israélien, et exiger de votre Etat d’y contribuer

Nous n’avons pas le droit de perdre 24h sur la base d’informations faussées, et de passer ce temps à nous entredéchirer, pendant que la machine de guerre et de propagande israélienne continue à détruire à plein régime. Je compte sur vous, et vous pouvez compter sur moi, nous œuvrons, chacun du front où nous sommes déployés, pour le même objectif.

Print Friendly, PDF & Email