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À Oxford, les étudiants ne veulent en aucun cas défendre la cause israélienne

Ilan Manor

La propagande se plante et la communication ne passe pas :  Aucune campagne diplomatique publique, aucun slogan, aucun infographisme partagé sur Internet ne peuvent aller à l’encontre de la réputation d’Israël en tant que synonyme de sectarisme, de violence et d’oppression des droits de l’homme.

Hier, dans la soirée, j’ai parlé avec mon grand-père pour la première fois que je suis arrivé à l’Université d’Oxford voici trois semaines. Sa première question ne concernait pas mal santé, mes habitudes alimentaires ou ma satisfaction à propos de mon nouveau logement, mais plutôt la réponse des étudiants à la récente vague de terreur en Israël. « Protestent-ils tous contre nous ? » a-t-il demandé.

Ma réponse a été non, ils ne protestent pas. Depuis le déclenchement de la violence, il y a trois semaines, il n’y a pas eu de protestations de masse contre Israël, pas d’appel au boycott de ses produits, pas de pétition exigeant de l’université qu’elle reconnaisse l’État palestinien, pas de marches en direction du site local de la Chabad House et pas d’appel urgent en faveur de la solution à un État. Ce serait plutôt l’indifférence, actuellement – aussi bien à l’égard des victimes israéliennes que palestiniennes.

Cette indifférence est telle que bien des personnes avec qui je converse sont inconscientes de l’ampleur de la violence à laquelle les deux camps sont confrontés aujourd’hui. Quand mes amis ouvrent un journal, ils sautent avec élégance les articles qui traitent d’Israël. Quand ils surfent sur les sites d’info sur Internet, ils déroulent gentiment la bande passant jusqu’à la section financière et, durant les conversations, passent avec tact de ce sujet à celui de la météo. Cette indifférence émane de leur frustration à propos du conflit, leur manque de foi en la possibilité de le résoudre et la fatigue générale d’entendre parler des colonies israéliennes. Bref, ils sont saturés.

Pourtant, l’indifférence oxfordienne vis-à-vis du récent déclenchement de la violence ne devrait pas être confondue avec l’acceptation de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Le sentiment envers Israël devient apparent dans les conversations de corridor avec d’autres étudiants. Il y a une expression sur les visages que l’on rencontre de façon assez récurrente quand on dit qu’on vient d’Israël. Ce n’est pas de la répulsion – mais de la désapprobation, de la colère et de la condamnation.

Il serait honnête de prétendre qu’en s’appuyant sur le passé, Oxford et les autres grandes universités du Royaume-Uni constituent les principales couveuses de la direction future de ce même Royaume-Uni. Mais Oxford est bien plus que cela. C’est un melting-pot international : Les réfectoires sont bondés chaque soir d’étudiants venus de la Suisse, des Pays-Bas, de la Corée, du Japon, du Nigeria, de l’Égypte et de l’Inde. Les conversations passent de l’anglais au français et au swazi.
La façon de percevoir Israël chez tous ces futurs dirigeants est pour cette raison d’une grande importance – qu’on ne lui accorde généralement pas.

Dans le quartier de Chajaya, à l'est de la ville de Gaza. © Anne Paq/Activestills, 4 septembre 2014.

Dans le quartier de Chajaya, à l’est de la ville de Gaza. © Anne Paq/Activestills, 4 septembre 2014.

Quand il s’ensuit des conversations sur Israël, elles traitent du recours disproportionné à la force pendant la guerre de 2014 à Gaza, du nombre de morts très élevé parmi les Palestiniens (des statistiques que bien des étudiants britanniques avec qui j’ai parlé peuvent citer), du comportement violent des colons à l’égard des Palestiniens, tel qu’on peut le voir dans des vidéos qui se sont répandues comme une épidémie au Royaume-Uni aussi bien qu’ailleurs, des check-points, de la ruine économique de la bande de Gaza et du refus permanent d’Israël de reconnaître l’indépendance palestinienne. Il y a des étudiants qui peuvent réciter sans la moindre difficulté le commentaire du Premier ministre Netanyahou, le jour des élections, sur la nécessité de contrer les Israéliens arabes quant à leur façon de voter.
Au cours de ce genre de conversation, ce que je pense politiquement n’a aucune importance. Je suis israélien et, de ce fait, je suis responsable de la politique, des prises de position, déclarations et actions du gouvernement israélien, alors que voilà dix ans que je m’oppose de toutes mes forces à cette politique.

Malgré d’immenses efforts, les intellos d’Oxford ne considèrent pas Israël comme une nation high tech, une destination pour touristes homosexuels ou un modèle de démocratie moderne. Ils sont toujours loin d’être convaincus par les affirmations du Premier ministre Netanyahou disant qu’Israël est le bastion des normes occidentales, la première ligne du front dans la lutte contre le terrorisme. Ils ne souscrivent pas non plus au relativisme moral d’Israël quand il prétend que le monde devrait dénoncer l’Arabie saoudite et Bashar el-Assad avant de dénoncer Israël. Aux yeux des étudiants d’Oxford, l’injustice pratiquée ailleurs n’est pas une excuse pour l’injustice pratiquée en Israël.

Pour cette communauté internationale, Israël est synonyme de sectarisme, de violence, de haine et d’oppression des droits de l’homme. C’est la diffusion mondiale de cette notion qui révèle qu’aucune campagne diplomatique publique, aucun slogan nationaliste sophistiqué et aucun document infographique diffusé et partagé sur Internet par StandWithUs (Soyez avec nous) ne pourront contrer l’impact des images venues de Gaza en 2008, en 2012 et en 2014, ou celles qui viennent actuellement de Jérusalem.

Dans son discours inaugural de 1994, Nelson Mandela parlait de la façon dont l’Afrique du Sud de l’après-apartheid ne « souffrirait plus jamais de l’indignité d’être la bête puante du monde ». C’est après avoir parlé avec tous ces étudiants venus du monde entier, après avoir été confronté de façon récurrente à la même expression de condamnation, qu’on comprend à quel point, ces derniers temps, Israël est la bête puante du monde.


Publié sur Haaretz le 26 octobre 2015

Traduction : Jean-Marie Flémal

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