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A l’ONU, Israël a deux ambassadeurs : le sien et celui des Etats-Unis

René Backmann

L’administration Obama a tenté, avec insistance, de bloquer l’enquête des Nations Unies sur l’opération israélienne « Plomb durci », contre la bande de Gaza en décembre 2008 et janvier 2009. C’est ce que démontrent des télégrammes diplomatiques américains, obtenus par Wikileaks et communiqués au site de la revue Foreign Policy.

Selon ces télégrammes, l’ambassadrice américaine aux Nations Unies, Susan Rice a été au centre de cette offensive dont l’objectif était de protéger Israël des effets négatifs éventuels de cette investigation.

Les télégrammes – disponibles en intégralité sur le site de Wikileaks – montrent que la diplomate américaine n’a pas attendu le rapport Goldstone pour entrer en action mais qu’elle a tenté, dès le printemps 2009, d’empêcher les Nations Unies de procéder au recensement et à l’évaluation des dommages occasionnés à leurs propres installations par l’armée israélienne. Susan Rice estime alors qu’une telle enquête n’est « pas nécessaire » et que l’affaire doit être « classée ».

Le mystérieux « Rapport Martin »

Ce n’est pas l’avis du secrétaire général des Nations Unies. Il vient de charger « l’inspecteur » de l’ONU, Ian Martin, de mettre sur pied une commission d’enquête sur 9 incidents dans lesquels, les forces de Défense d’Israël sont accusées d’avoir tiré sur des personnels ou des installations des Nations Unies. Le rapport des enquêteurs réunis par Ian Martin, un document de 184 pages n’a jamais été rendu public, mais un résumé de 28 pages a été publié le 5 mai 2009. Il indique que sur les 9 incidents examinés, sept révèlent des comportements fautifs de l’armée israélienne*. Les militaires sont notamment accusés d’avoir manifesté une « indifférence désinvolte pour les vies et la sécurité » des civils au cours de l’opération.

Mais, pour Israël, il y a plus grave : le rapport de Ian Martin recommande en effet que les Nations Unies entreprennent une investigation approfondie des violations du droit humanitaire international par l’armée israélienne, le Hamas et les autres groupes armés palestiniens. Le 4 mai 2009, à la veille de la présentation à la presse du résumé du rapport Martin, Susan Rice, qui a été informée du contenu du document appelle Ban Ki-moon et déplore que l’enquête menée par les Nations Unies aille au-delà de son mandat en recommandant une investigation plus vaste. Elle demande même, comme le confirme un compte rendu consigné dans un télégramme du 4 mai 2009, que les « recommandations » du rapport Martin ne soient pas reprises par le résumé.

Les « efforts exceptionnels » de Ban Ki-moon.

Ban Ki-moon, cette fois résiste en invoquant l’indépendance des enquêteurs, dont les observations et conclusions ne peuvent être altérées. Mais Rice insiste. Elle suggère au secrétaire général des Nations Unies d’indiquer dans sa lettre d’accompagnement du rapport Martin au Conseil de sécurité, que les recommandations qui figurent dans le texte dépassent les « termes de référence » et qu’aucune initiative supplémentaire n’est nécessaire. Ban Ki-moon semble d’abord réticent puis lui indique que « son équipe est en train de travailler avec une délégation israélienne » au texte de sa lettre d’accompagnement.

Lorsqu’il informe Susan Rice qu’il estime être arrivé à une version « satisfaisante » de la lettre, elle se déclare satisfaite et remercie Ban Ki-moon pour ses « efforts exceptionnels dans une affaire aussi sensible ».

Mais ces « efforts exceptionnels » ne pourront empêcher la constitution de la commission d’enquête et la nomination à sa tête du juge sud-africain Richard Goldstone, ancien procureur du TPI de la Haye, sur l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. Susan Rice s’efforce alors d’obtenir que les investigations de la commission soient enfermées dans des limites très précises.

Une affaire très sensible

Inquiète des suites judiciaires qu’un tel rapport pourrait avoir, elle adresse alors à Sang Hyun Song, coréen comme Ban Ki-Moon et président de la Cour pénale internationale de la Haye, un message qui contient une menace à peine voilée. Comme elle le consignera dans un télégramme diplomatique de novembre 2009, elle fait observer au magistrat que « la manière dont la Cour pénale internationale traitera les questions liées au Rapport Goldstone sera perçue par beaucoup, aux États-Unis comme un test de la CPI, car il s’agit d’une affaire très sensible ». Mais la machinerie de l’ONU est en marche, la commission s’est mise au travail, sans la coopération d’Israël qui lui a interdit l’accès à son territoire et tout contact avec des éléments de son armée.

Le 16 septembre, au lendemain de la publication de l’énorme rapport Goldstone, qui évoque la possibilité de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne, le Hamas et les autres groupes armés palestiniens de la bande de Gaza, Susan Rice rencontre le vice-ministre israélien des affaires étrangères, Danny Ayalon [1]. Ce dernier, qui tient le rapport pour « insultant » ajoute que le document équivaut à fournir au Hamas un « laisser-passer » pour infiltrer des armes dans la bande de Gaza.

« Aidez-moi à vous aider »

Susan Rice est d’accord. Estimant que le rapport est « profondément défectueux et biaisé », mais décidée à saisir cette occasion pour inciter les Israéliens à relancer le processus de paix sous parrainage américain elle lui propose « aidez-moi à vous aider » et relève qu’il serait plus facile de luter contre le rapport Goldstone si le processus de paix était réamorcé. Elle indique aussi à ses interlocuteurs israéliens, qu’il serait « utile » d’ouvrir une investigation judiciaire sur les faits mentionnés dans le rapport.

Au cours d’une rencontre en octobre 2009 à Tel Aviv, elle assure au ministre israélien des affaires étrangères Avigdor Lieberman que les États-Unis ont fait « tout leur possible » pour « atténuer les effets du rapport Goldstone » et qu’elle est certaine de pouvoir « réunir une coalition de blocage » qui empêchera toute enquête du Conseil de sécurité.

Est-ce le résultat de l’action de cette « coalition de blocage » ? Dix-huit mois plus tard, alors que le juge Goldstone vient de faire une volte face spectaculaire – non partagée par les autres membres de la commission d’enquête de l’ONU – sur le contenu de son rapport, le Conseil de sécurité n’a toujours pas été saisi du document.


[1] membre du parti d’extrême-droite Yisrael Beiteinu, le parti d’Avigdor Lieberman. (NDLR)

* Le titre original de l’article est : « Comment Washington a tenté de faire obstacle à l’enquête de l’ONU sur l’opération « Plomb Durci »« .
L’original est visible là : http://renebackmann.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/04/22/comment-washington-a-tente-de-faire-obstacle-a-l-enquete-de.html
Les passages en gras, ou soulignés sont mis en évidence par nous.

backmann_rRené Backmann, après avoir été grand reporter puis chef du service étranger du Nouvel Observateur,  est aujourd’hui conseiller de la direction de la rédaction.

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