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79 % des israéliens de droite pensent que les Juifs sont «le peuple élu». Est-ce que ces gens sont sérieux ?

Gideon Levy

Alors que la croyance en Dieu est une affaire privée, la croyance en un peuple élu fournit les grandes lignes d’une politique qui explique largement les actions d’Israël. Quand ils disent qu’ils sont le peuple élu, cela révèle leur psychose.

Je voudrais rencontrer des représentants de cette majorité absolue, décisive, arrogante et condescendante, reflétée dans un récent sondage réalisé pour Haaretz, et leur demander : êtes-vous sérieux ? Comment avez-vous trouvé ça ? Sur la parole de qui vous basez-vous ? Êtes-vous, vous la majorité absolue, tellement sûrs que nous sommes les meilleurs des meilleurs, que nous sommes les champions, que nous dominons tous les autres de la tête et des épaules ?

Comment en êtes-vous arrivés à cette conclusion ? Je voudrais vous demander, chère majorité : sur quelle base êtes-vous convaincus que nous sommes le peuple élu, que nous savons tout mieux que toutes les autres nations ? Que nous méritons mieux que tout le monde; que ce qui leur est applicable ne nous concerne pas, car nous leur sommes supérieurs.

C’est ainsi que la majorité des juifs israéliens ont répondu au sondage Haaretz-Dialog publié la semaine dernière: Nous sommes un peuple élu. Une majorité, 56%, en est sûre. La proportion s’élève à 79%, soit une majorité écrasante, parmi les personnes interrogées se déclarant de droite. Dans un pays où 76% des gens croient en Dieu ou en un autre pouvoir supérieur, c’est peut-être évident. Mais alors que la croyance en Dieu est une affaire privée, la croyance en un peuple élu fournit les grandes lignes d’une politique qui explique largement les actions d’Israël.

Passons de la théologie à la pathologie. Les Juifs israéliens qui pensent appartenir à un peuple élu et choisi se doivent de rendre des comptes à eux-mêmes et d’en rendre aux autres. Il est facile de déclarer que Dieu existe ou n’existe pas. Personne ne s’attend à ce qu’on en fournisse des preuves, mais lorsque la majorité d’une nation est convaincue qu’elle est supérieure à toutes les autres nations, certaines preuves sont indispensables.

Dans le cas d’Israël, il est facile de prouver qu’il s’agit d’une rupture avec la réalité, d’une illusion dangereuse. En tout état de cause, un peuple convaincu de son élection constitue un danger pour lui-même comme pour son environnement.

Le peuple juif est en effet spécial, avec une histoire glorieuse et sanglante. Les Juifs israéliens aussi ont de quoi être fiers. Mais quand ils disent qu’ils sont le peuple élu, cela révèle leur psychose. Il est peu probable qu’un autre pays le pense de lui-même aujourd’hui. Les Juifs israéliens n’ont aucune raison de penser cela non plus. De quelle manière sommes-nous élus ? En quoi sommes nous meilleurs ? Et que pensent les Suédois, les Français, les Américains, les Britanniques ou les Arabes de cette arrogance insupportable ?

Il n’est pas nécessaire de démontrer la moralité douteuse d’Israël en tant qu’occupant. Tout Israélien, même avec un minimum de conscience de soi, reconnaît qu’une nation occupante ne peut pas être le peuple élu.

Un peu d’humilité ne nuirait pas non plus s’agissant de quelques autres caractéristiques du peuple d’Israël, avant qu’il ne se décerne le titre de lumière pour les nations. Je recommande, par exemple, de lire dans Haaretz l’analyse complète et horrifiante du système éducatif de ce pays par Dan Ben-David, qui n’a pas suscité le tollé qui eut été justifié. La moitié des enfants israéliens reçoit une éducation d’un niveau qu’on rencontre dans le tiers monde.

Naftali Bennet, Ministre israélien de l’éducation et chantre de l’élimination physique des Arabes

Un peu de modestie siérait également aux citoyens d’un État qui se classe au 87ème rang du World Press Freedom Index en 2018, après le Togo et la Côte d’Ivoire. Le classement [d’Israël] à la 32ème place de l’indice de perception de la corruption 2017 de Transparency International n’est pas non plus à célébrer. Les soins de santé sont un autre domaine dans lequel l’estime de soi d’Israël doit être tempérée : le pays se classe au 28ème rang des dépenses de santé, sur les 36 États membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) 1 et au 30ème rang quant au nombre de lits d’hôpital.

Le comportement des touristes israéliens à l’étranger n’est pas toujours digne d’un peuple élu. Peut-être qu’Israël se classe en haut de l’indice des achats de sous-marins allemands, et c’est peut-être la clé pour comprendre le sentiment de supériorité ?

La glorification de soi-même est devenue récemment une caractéristique saillante du caractère national d’Israël. Lisez régulièrement le quotidien Israel Hayom ou écoutez le Premier ministre : nous sommes adorables du matin au soir.

La droite propage ce mensonge à ses propres fins. Le populisme servile ne prospère pas seulement en Israël, mais c’est seulement là que la disparité entre le rêve et la réalité est si grande.

Un peuple élu ? Si seulement il parvenait enfin à être comme toutes les autres nations.

Gideon Levy               


Cet article a été publié sur le site web de Haaretz le 15 septembre 2018, sous le titre “79 Percent of Right-wingers Believe Jews Are the Chosen People. Are You for Real ?” – Traduction : Luc Delval

Gideon Levy, “le journaliste le plus haï d’Israël”, est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du quotidien Haaretz. 
Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

Nous avons fréquemment publié des articles de Gideon Levy sur ce site. 

Voir aussi : Haaretz, ce n’est pas seulement Amira et Gideon, c’est aussi une bonne dose de hasbara

 

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Notes   [ + ]

1. On peut rappeler qu’Israël a été admis en 2010 au sein de l’OCDE en violation des statuts de l’organisation internationale, en utilisant des statistiques économiques truquées. Voir notre article à l’époque – NDLR