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L’astuce anti-BDS d’un viticulteur du Golan

Luc Delval

Un propriétaire-exploitant de vignobles israélien veut, annonce le quotidien Haaretz, faire la nique à BDS en affichant fièrement un drapeau israélien sur les capsules de ses bouteilles destinées à l’exportation (env. 16.000 bouteilles par an écoulées en Amérique du Nord et en Europe). Et il appelle ses collègues et concurrents à suivre son exemple : «Je suis Israélien et je n’ai pas honte».

wine_israel_flagEn fait, l’affichage du drapeau bleu et blanc au sommet de ses bouteilles par Bazelet Hagolan n’est en rien une clarification de l’étiquetage mais constitue une tromperie sur la marchandise, puisque les vignobles dont le vin est issu se trouvent sur le plateau du Golan, occupé par Israël depuis 1967 [1].

Or le Golan est et reste partie intégrante du territoire de la Syrie. La désintégration de celle-ci, à laquelle Israël aura contribué autant qu’il lui était possible, n’y change rien, et quel que soit le régime qui demain s’installera éventuellement à Damas, il serait fort étonnant qu’il reconnaisse une souveraineté israélienne sur le Golan. Aucun pays au monde ne l’a d’ailleurs fait jusqu’ici.

Le Parlement européen vient de rappeler l’impérieuse nécessité d’imposer l’étiquetage honnête des produits provenant d’implantations israéliennes dans les territoires occupés (Cisjordanie, Jérusalem-Est, Golan, ainsi que Gaza s’il y avait lieu). Il n’est pas acceptable que ces produits soient présentés comme « made in Israël« , comme c’est souvent le cas.

Les Israéliens interprètent comme favorable à un boycott éventuel d’Israël la volonté européennes de différencier les produits des colonies en territoire occupé de ceux qui sont fabriqués à l’intérieur du territoire israélien à proprement parler, dont d’ailleurs nul ne connaît en fait les limites exactes, puisqu’Israël n’a jamais accepté de les fixer [2], comme le rappelait ici-même Michel Staszewski il y a quelques jours.

C’est en fait tout le contraire. La distinction entre produits des colonies en territoire occupé et « vrais » produits « Made in Israël » est une entourloupe permettant d’éviter un boycott des produits israéliens dans leur ensemble. Autrement dit, c’est une manière de protéger Israël contre les conséquences normales de ses actes, de son comportement d’Etat-voyou qui viole en permanence et en toute impunité un nombre incalculable de traités et de résolutions du Conseil de Sécurité et de l’ Assemble générale de l’ONU.

Et cet étiquetage, dont on fait si grand cas, n’est absolument pas de nature à mettre l’Union Européenne et ses Etats membres en conformité avec leurs propres obligations, ainsi que le relevaient récemment dans une tribune Ghislain Poissonnier, magistrat, François Dubuisson,  professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles et  Rabab Khairy, coordinatrice de la campagne « made in illegality » au CNCD-11.11.11. :

[…] De prime abord, la solution de l’étiquetage […] peut paraître pertinente puisqu’il s’agit de faire respecter la loi européenne déjà en vigueur : éviter que le label « made in Israël » s’applique à des produits qui ne sont pas fabriqués sur le sol israélien et permettre au consommateur européen d’être correctement informé de l’origine des produits qui lui sont proposés afin de pouvoir écarter de son panier ceux issus des colonies.

Cependant, cette solution est-elle vraiment pleinement conforme au droit international, qui constitue pour l’Europe la référence obligée pour le règlement du conflit israélo-palestinien ?

Troupes israéliennes sur le Golan en septembre 2013 - REUTERS/Baz Ratner (MILITARY)

Troupes israéliennes sur le Golan en septembre 2013 – REUTERS/Baz Ratner (MILITARY)

On peut sérieusement en douter. Dans l’avis rendu en 2004 concernant l’édification du mur en territoire palestinien occupé, la Cour inter­na­tionale de Jus­tice a explicitement énoncé que les Etats membres de la communauté inter­nationale ont pour obligation de « ne pas reconnaître » la situa­tion illicite découlant de la construction du mur et de « ne pas prêter aide et assistance » au maintien de cette situation. Ces principes sont également applicables aux colonies, dont l’avis rappelle l’illégalité. Or, un simple étiquetage des produits des colonies ne permet pas de remplir ces deux obligations.

Tout d’abord, « ne pas reconnaître » l’illégalité des colonies implique de ne reconnaître aucun effet lié à leur existence.

En étiquetant les produits des colonies, l’Europe admettrait la légitimité du commerce avec ces entités illégales et reconnaîtrait dans sa législation l’activité économique qui y est conduite [*]. Cela revient à accepter le point de vue du gouvernement israélien selon lequel ces produits n’ont rien d’illégal, bien qu’ils soient fabriqués sur des terres confisquées aux Palestiniens et en utilisant les ressources naturelles issues de leur territoire.

L’apposition d’un label « fabriqué dans les colonies israéliennes » aurait cet effet singulier de dûment identifier des marchandises trouvant leur origine dans des activités contraires au droit international, tout en approuvant le fait qu’elles puissent être librement importées et com­mer­cialisées sur le marché européen. Une telle mesure paradoxale ne serait en réalité qu’une nouvelle démonstration de l’incapacité politique européenne à prendre des positions cohérentes en faveur d’un règlement du conflit israélo-palestinien.[*]

Ensuite, l’étiquetage ne permettra pas davantage à l’Europe de respecter son obligation de « ne pas prêter aide et assistance » au maintien des colonies. Cette obligation suppose de ne leur fournir aucun moyen de subsistance, y compris commercial et financier. Or, comme vient de le rappeler le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies dans une résolution approuvée par les États de l’UE en mars dernier, l’activité économique dans les colonies israéliennes contribue directement à leur consolidation et leur extension, le nombre de colons ayant doublé depuis 15 ans pour atteindre 600 000.

L’étiquetage spécifique dissuadera certes la frange des consommateurs européens les plus avisés, mais il n’empêchera pas la poursuite de l’importation et de la vente de ces produits sur le sol européen, contribuant au maintien des activités industrielles et agricoles des colonies.

En réalité, pour se conformer pleinement au droit international, c’est l’interdiction de l’importation des produits des colonies que l’Europe doit décider et que les États membres doivent réclamer.

Le marché européen ne doit pas constituer un débouché à des activités commerciales conduites dans des entités illégales.

Il est parfaitement possible d’agir : refusant l’annexion de la Crimée par la Russie, l’Europe a été cohérente en interdisant l’importation sur son sol des produits originaires de Crimée, au nom du droit international. Une voie identique devrait être suivie pour les colonies israéliennes.

Il y a bien longtemps déjà, le chroniqueur de Haaretz Gidéon Levy, qui soutient BDS, avait souligné qu’il est hypocrite et absurde de vouloir ne boycotter que les produits des colonies :

« Chaque organisation, institution ou autorité israélienne est impliquée d’une façon ou d’une autre dans ce qui se passe au-delà de la Ligne verte. Chaque banque, université, chaîne de supermarchés ou institution médicale a des ramifications, des employés ou des clients qui sont des colons. Les colonies sont un projet concernant le projet d’Israël tout entier et le boycott ne peut se limiter aux colonies, de la même manière que le boycott de l’époque de l’Afrique du Sud de l’apartheid ne pouvait se limiter aux seules institutions de l’apartheid.

Là-bas, tout était apartheid et, ici, tout est coloré par l’occupation. Israël finance, protège et alimente les colonies et, ainsi donc, c’est Israël tout entier qui est responsable de leur existence. Il est déloyal de ne boycotter que les colons. Nous sommes tous coupables…

On ne peut mieux dire. Dès lors, merci à Yoav Levy, propriétaire de l’entreprise Bazelet Hagolan (mais pas de ses vignobles, volés à la Syrie) de faciliter le travail des militants de BDS en identifiant bien visiblement ses bouteilles.



[*] nous soulignons
[1] La quasi-totalité des 150.000 habitants du Golan a fui les combats en 1967 (30.000) ou a été expulsée par la suite (env. 100.000). Seuls quelques milliers de Druzes ont pu rester. Ils sont aujourd’hui ±22.000 et il y a ±30.000 colons juifs. Les Israéliens ont rasé la totalité des localités arabes du Golan.
[2] traduction probable du projet historique sioniste qui inclut la volonté d’en repousser sans cesse les limites au détriment des États voisins, pour retrouver à long terme l’étendue qu’il est supposé avoir eu à une époque biblique. Ne pas oublier que pour les sionistes intégristes qui sont au pouvoir en Israël, la « terre sainte » est un « cadeau de Dieu au peuple juif », qui ne saurait évidemment en abandonner la moindre parcelle à quiconque, et peu importe le temps qu’il faudra pour en récupérer la totalité. Ceux des voisins d’Israël qui ont conclu des traités de paix ne sont probablement pas au bout de leurs surprises, s’ils subsistent assez longtemps pour le voir…

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